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Un road movie sans voiture

23 sept

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Vous pouvez tendre l’oreille. Aucun bruit de moteur dans ce film ou alors discret, lointain, négligeable. Le pot d’échappement n’a pas sa place dans ce rêve éveillé. Il romprait le charme de cet Easy rider solitaire et pédestre.

Antoine, 20 ans, déambule au hasard et le fait à pied, à vélo, à la rigueur à cheval, surtout pas en voiture. Il veut voir la mer. Envie soudaine de troquer la ville et le quotidien contre un horizon. Pas simple, quand il est tard, et qu’au guichet de Saint-Lazare le préposé veut à tout prix que vous lui précisiez pour où et quand, votre billet – en tout cas, pour combien ?

Une envie de voir la mer ne se chiffre pas en euros, ne se réduit pas à un numéro de département. Une envie de voir la mer traduit un but qui n’a ni destination ni prix et qui se moque des horaires de la SNCF, aussi déplacés dans vos aspirations vagues que les bruits de moteur. N’empêche que le train pour la Normandie ne partira que demain matin et qu’il va falloir attendre.

S’ensuit l’errance d’Antoine, oiseau de nuit blanche sur l’asphalte noir. Il traîne de zinc en zinc, drague une fille très jolie, se repose chez une autre qui l’est moins, éconduit un empressé, s’improvise médecin face à un Jacques Weber qui donne toute sa prestance à l’hypocondrie, s’invite à un anniversaire, se prétend astronaute, parle de Proust, dit des vers et fait des choses qui ne se font pas, sans intention de nuire, simplement mû par l’automatisme de la fatigue et par l’approche de l’aube.

Tommy Weber nous plonge dans les songeries d’une nuit parisienne dont le rythme de totale soumission au hasard nous rappelle le Somewhere et le Lost in translation de Sofia Coppola, ces deux évocations du vide des heures aux faux airs de Nouvelle Vague et de Mépris de Godard.

Le noir et blanc confère à cette fresque nocturne l’esthétique de ces moments où rôdent des riens, où la nuit se mêle à l’ennui, nous laissant dans l’état de douce mélancolie que procurent les chansons de Léonard Cohen et les fados d’Amalia Rodriguès.

Avec Quand je ne dors pas, Tommy Weber nous dit de ne pas nous coucher tôt, et nous suivrons son conseil. La seule façon de bien dormir est de dormir debout.

Suzanne Ably

 

Quand je ne dors pas, de Tommy Weber, avec Aurélien Gabrielli, Elise Lhomeau, Hortense Gélinet, Stanley Weber, Mohamed Kerriche, Antoine Reinartz, Romuald Szklartchik, durée 1h22, Sortie le 30 septembre.

 

Maboul

19 août

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Photo : Aurélie Giraud

                                                                                                

De mini à maboul il n’y a qu’un pas, immense, celui qu’a fait le branché pour qualifier ce qui l’entoure.

Ce qu’il vit a pris de l’ampleur. C’était riquiqui, c’est devenu diluvien. C’était maigrelet, c’est devenu baraqué. Il prenait jadis des p’tits cafés dans le p’tit bar d’en face. Il boit désormais un Spritz sur un rooftop devant un coucher de soleil de maboul.

Venant de l’arabe et signifiant « fou », le terme est mis par lui à toutes les sauces et accolé à tous les mots. C’est la preuve que le relief est au rendez-vous de son parcours, que sa vie est plus fun que la nôtre.

Le branché ne souffre plus la mollesse ni la demi-mesure. Il n’est plus du genre à y aller de main morte. Il emprunte son vocabulaire à la Genèse (chapitre 7 verset V) où est décrit le déluge et le déchaînement des éléments que Dieu provoque pour remettre les hommes à leur place.

Faut dire que le branché a pris la folie des grandeurs. Plus question de se boire un côtes-du-rhône et de faire un PVF au camembert. On accompagne désormais son brie aux truffes d’un puligny-montrachet. Tout comme les anniversaires et autres célébrations de l’ego : DJ tatoués et cagnottes leetchi à quatre chiffres pour les grands ; fées ou magiciens de location avec macarons Ladurée pour les petits.

Le branché a soif de vues maboules, d’endroits dingos, il veut pouvoir dire que « c’était fou ».

Pourquoi les marginaux, les serial killers et les poètes maudits auraient-ils le monopole de la folie? L’homo conectus y a droit aussi.
Être dans le vent : un truc de ouf, voilà tout.

Suzanne Ably

 

Fobo

13 avr

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            Nouveau fléau générationnel, loin devant les MST ou la courbe du chômage : le Fobo, de l’anglais « Fear Of Beeing Offline ».
Révolus les temps lyriques où l’on cherchait un mot dans le Petit Robert en regardant l’heure  à son poignet. Aujourd’hui le monde se divise en deux catégories : ceux qui captent et les autres, les parias, pas fichus de googeliser en temps réel, faute de pouvoir se payer la 4G.

            Cousin germain du Fomo, qui consiste, rappelons-le, à lorgner son voisin du haut de sa fenêtre virtuelle, ce syndrome 2.0 désigne en langue moderne la crainte  d’être déconnecté ( et donc celle de rater une expo hypeeeeeer importante ). 
 Checker ses mails et son feed Instagram au réveil, et même au beau milieu de la nuit, des fois qu’on aurait oublié de forwarder l’event à l’ensemble de ses friends. Liker un maximum de photos en un minimum de temps – y compris un portrait du chaton du voisin de la copine de son oncle. Former des phrases de 140 caractères, pas un de plus, en les ponctuant de hashtags aussi divers et variés que #instamood #lifeisbeautiful #workinprogress#jesuischarlie#nofilter : sans wifi, point de salut. Vous espériez secrètement vous sevrer en zone libre ? Foutaises ! En rase campagne comme à la ville, interdiction formelle de se déconnecter, sous peine de mort sociale immédiate. Une voie de recours : les « digital detox », autrement dit les vacances déconnectées, qui proposent, moyennant un gros chèque, de se voir confisquer, à l’entrée du camp de désintoxication, portable, tablette, ordi et autres objets diaboliques. Au programme des activités compensatoires,  batailles de polochons, concours de rire, jeux d’action et vérité, ateliers de cuisine pieds nus, école buissonnière et même danse sous la lune. Sans oublier, bien sûr, quelques ateliers de coloriage, où s’éclatent particulièrement nos adulescents en chute libre.

Jeanne Ably

Adulenfant

2 avr

L’homo sapiens est à la peine, en l’an 2015.

Plumé par la crise, menacé par la bombe et plombé par le burn-out, il ravale ses blagues politiquement douteuses et oublie ses projets de voyages, n’étant plus sûr de rien, du copilote ni du navire de croisière.

Son refuge, il le trouvera désormais dans les écoles maternelles et autres structures pour tout-petits, partout où se pratiquent ces thérapies de décompression : la grimace, le coloriage et la gommette.

La grimace est en tout cas une arme de séduction. La preuve : après avoir peuplé les magazines de créatures patibulaires et de mines catastrophées, les agences de mannequins les garnissent à présent de clowns femelles qui louchent ou tirent la langue. Tant mieux pour Cara Delevingne qui bâtit son succès sur l’aptitude supérieure qu’elle démontre à faire l’idiote, style cour de récré. Avec elle, on s’éloigne à pas de géant de la femme qui se contentait d’être belle et de sourire.

Sulfureux, le livre pour adulte ? Plus tellement, puisqu’il s’agit maintenant de coloriages, best-sellers administrés à nos contemporains par leurs psy pour les faire se détendre et oublier à la fois Houellebecq et l’hostilité ambiante. Ça s’appelle l’Art-therapy et ça se vend à des millions d’exemplaires, par les soins d’Hachette qui en bourre les offices.

Quant aux gommettes, elles se voient attribuer désormais le savant nom d’  » émoticones  » et s’échangent entre adultes, à longueur de journée, via l’iPhone ou Instagram.

Mais quoi ! Un peu de frivolité n’a jamais fait de mal à personne, qu’on ait 8 ou 80 ans.
Et puis, quand le sol tremble sous vos pieds, et qu’on est de la race des cigales, on n’en danse que mieux.

Suzanne Ably

Instagram

21 jan

Instagramer l’instant plutôt que vivre sa vie. Hier, on croquait son burger à pleines dents, aujourd’hui on le photographie à toutes sauces et on le met en ligne illico, moyennant un maximum de hashtag. De Barack Obama à Caroline de Maigret en passant par notre Johnny national ou par la future reine d’Angleterre, tous deviennent Instagram-addict, n’hésitant pas à se mettre en scène, l’air pensif et la mèche en bataille, en quête d’un maximum de like. But de l’opération : verser du rétro dans son quotidien et de la poésie dans ses clichés, grâce aux bistouris Nashville, Earlybird ou Rise. Un clic, et clac !, le dîner de copines se transforme en événement du siècle et le village d’enfance en décor hollywoodien. Jamais le monde n’a paru aussi beau que dans l’Instagram. Plus de rides ni de ciel gris ni de blanquette ratée, mais des couchers de soleil de carte postale, des “jolies“ rencontres et des “belles“ personnes en veux-tu en voilà. Du parfait à la pelle. Les marques de mode l’ont bien compris, qui communiquent directement via l’application du bonheur pour pousser leurs produits. Sans parler de lart contemporain qui arbore des photos volées sur Instagram lors d’une exposition de l’artiste Richard Prince à NYC. Le résultat, on le devine :  mêmes plantes vertes à l’arrière plan, même peau de mouton sur chaque dos, mêmes cheveux savamment décoiffés. Tout le monde finit par se ressembler dans cet univers factice, à l’instar d’une Meg Ryan et d’une Nicole Kidman standardisées par le Botox. Pourtant, jamais l’homo ludens – prêt à tout pour capter l’attention de ses pairs – ne s’est senti aussi seul. Les  filtres et autres outils de la palette Photoshop ne lui rendent pas la vie plus rose.

Jeanne Ably

 

 

Bezbar

19 déc

Nouveau temple de la branchitude parisienne, pour ne pas dire mondiale, Barbès – à prononcer à l’envers pour être adroit – vient à point nommé former la troisième pointe du triangle (d’or) Barbès/Sopi/Goutd’or.

Métro aérien, viaduc à poutres de tour Eiffel, boulevard croisant Rochechouart, Barbès ressemble à la ville des amoureux et des fly books vendus aux touristes à la librairie du Louvre.

Jadis territoire réservé des titis parisiens, squatté ensuite par les vendeurs de Malboro plus sino-marocaines qu’américaines, il est maintenant pris d’assaut par les branchés. Ce, à grand renfort de cinéma d’art et d’essai Louxor sous façade néo-égyptienne – relancé en avril 2013 après un détour de boîte de nuit antillaise  — et de librairie Gibert Joseph qu’on aurait pas crue capable d’un tel dévergondage. Pensez donc ! Traverser la Seine !

Effet boule de neige, l’annonce est tombée telle une feuille de magnolia grandiflora sur une ruine antique : la prometteuse brasserie Barbès va remplacer le Vano brûlé. Voilà le prochain lieu où il faudra être vue, après remise en état par les soins de Pierre Moussié et Jean Vedreine connus pour leur science en matière de troquets. Ils ont Le Mansart et le Sans Souci à leur actif. Grâce à eux, le croque-monsieur gagne et le pickpocket recule.

Fort de l’engouement général, Tati, roi de ce royaume, enseigne maîtresse depuis 1948 et dont le sac est mythique, lance un sweat-shirt sérigraphié « Barbès ». Affolement de la planète mode qui le qualifie de « sweat le plus trendy de la rentrée » par la plume d’une journaliste de l’Express Style. La gloire !

Le style Barbès avait déjà inspiré la mode, repris par des créateurs comme Xuly Bët, star des nineties, et plus récemment par Marc Jacobs pour Vuitton ou par Phoebe Philo pour Céline.
Les décrets pleuvent, le verdict tombe : c’est l’imprimé qu’il faut porter. Sinon, rester nue.

Guérisol. Le lieu de culte. Le sanctuaire. Acheter un carré de soie 500 balles chez Hermès ? Ringard. Pour être chic, chinons un flight jacket à 5 balles chez Gueri. L’élégance française sans maquillage ni bling-bling.

Véritable laboratoire de mixité sous ses airs de Cour des miracles où se marient quotidiennement la femme araignée et le bancroche, Barbès subit à son tour la gentrification voire la brooklynisation et nous rappelle que Paris a ses quartiers populaires, oui, mais pour millionnaires surtout.

Manque plus que l’arrivée d’un Drugstore avec sa bande de minets, qui viendrait clore le chapitre avec grâce.

Suzanne Ably

 

Merci à Zoé pour ses photos extraites du blog Les Babioles de Zoé

 

Fakation

25 nov

L’époque est au néologisme, de préférence en provenance d’une contraction et si possible de mots anglo-saxons. Ce dernier-né vient sauver de l’ennui cette génération  » Petite Poucette  » qu’admire tant le philosophe Michel Serres pour sa faculté d’envoyer un SMS aussi vite que Lucky Luke dégaine son colt.

« Fakation » signifie l’art de mettre en scène et de photographier ses vacances (« vacation ») imaginaires  (« fake ») à l’aide d’outils informatiques, puis de les poster sur Instagram  pour faire pâlir d’envie ses congénères.

La tendance fait rage sur la toile. Elle succède au staycation et vient réveiller l’encéphalogramme de nos friends mis à mal par trop d’avalanches subies : millième cliché du filleul de deux ans à croquer, dix millième gros plan d’une assiette de brunch dominical, soixante millième selfie dont on n’a toujours pas compris l’intérêt, hormis sa consonance qui rappelle un légume de guerre (le salsifis).

Biberonné au cinéma 3D, le geek a chaussé ses lunettes dans une salle obscure, il est entré dans le monde des avatars et a visité l’espace, guidé par un George Cloonesque en pleine gravitude.

Alors, une photo du Havre sous le crachin ? Très peu pour lui !

Ce qu’il veut, c’est épater. Pour ça, la plage de Phu Quôc au Vietnam est plus sûre que celle de Wimereux dans le Nord-Pas-de-Calais.

À quoi servirait Photoshop si ce n’est à économiser un billet d’avion ? L’effet sera le même, grâce à un savant montage.

Mais la question est :  que cherche ce virtuose du clavier ? Frimer ? Parodier ? Se moquer de ses semblables ?
Si c’est le cas, il ne fait que prendre le monde en marche. Son trajet s’effectue finalement sur des rails.

Suzanne Ably

Selfie

12 mar

                 Bienvenue dans l’ère de l’autoportrait à la sauce Instagram. Aujourd’hui, pour avoir l’air cool,  inutile de passer derrière les platines ou d’enchaîner les gardes à vue, suffit de se prendre en photo la bouche en cœur avec son i phone 5,  à charge de balancer le résultat sur les réseaux sociaux. Fastoche.

Couronné « mot de l’année 2013″ par les dictionnaires Oxford, le selfie sévit aussi bien chez les ados à boutons que chez  les stars hollywoodiennes ou les représentants du peuple, sans oublier bien sûr les journalistes, qui alimentent le buzz, ou le malheureux pape François, pris en flagrant délit de selfie à son insu.

Le principe est simple, connu de tous : offrir au plus grand nombre, friends, friends de friends, friends de friends de friends, ex-petits copains, cousins issus issus de germains, le spectacle instantané de son très cher « moi », moi sortant de la douche, moi  caressant le chien du voisin, moi une bière à la main, moi faisant la mayonnaise, moi m’occupant de moi, et ainsi de suite.

Mais attention. L’exercice requiert dextérité et pertinence, à en croire les nombreux magazines et blogs qui disent comment réussir son cliché  : éviter le flash, bien se positionner, ne pas tendre le bras trop loin, penser aux reflets dans ses lunettes de soleil – lesquelle sont l’accessoire indispensable, apprend-on, chouette alors.

Mieux que sa nouvelle paire de Van’s, son burger maison ou ses dernières vacances à L.A.,  le selfie, véritable prouesse,  donnerait l’occasion , selon les experts qui n’ont pas manqué de se pencher sur la question, de se créer enfin son identité idéale. Il serait surtout le moyen de susciter l’envie, but suprême de l’existence, en permettant d’engranger plus de likes et de smileys que sa copine Rachel.

Après facebook qui nous fait perdre la face,  le selfie achève de réduire l’homo ludens  à l’état de profil. Nous v’là bien.

Jeanne Ably

Marathon

25 avr

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       Ces temps-ci, la sauvagerie se signale volontiers par sa spécialité moderne  :  l’esprit de sérieux. Elle met de la gravité dans ce qui est léger, de l’horreur dans la distraction et des bombes au programme des courses à pied. Quoi de plus innocent que d’aimer transpirer en short Nike ? Quoi de plus sympathique qu’un marathonien à l’œuvre  ? Tout comme un chef d’État, cet amateur d’essoufflement affiche des mollets de centurion, une face cramoisie, des aisselles dégoulinantes : mais il est difficile de lui reprocher une action politique, encore moins une provocation. Seul reproche qu’on puisse lui faire : cette rage d’arborer le même équipement flambant neuf que le voisin. On l’aimerait moins soumis aux marques.
              La course à pied, communément appelé footing – ou, plus tendance, running –  explose littéralement, sans mauvais jeu de mots, sur le bitume de nos cités, damant le pion aux Pilates et autres Shiatsu et Vinyasa à la prononciation risquée. Avide de perdre ses deux ou trois kilos excédentaires, surtout depuis qu’il dévore le Fooding et snobe les clubs au profit des restos gastro, le bobo, toutes générations confondues, s’est mis au pas de course. Tandis que la Parisienne brillera à l’occasion de « runs » 100% féminins organisés par Nike ou avec le soutien de la Mairie de Paris ( Cf. La Parisienne) , son bobo de mari pousse le vice jusqu’à traverser l’Atlantique afin d’aller gonfler les rangs de ses congénères à baskets au très huppé marathon de New-York. Ils fuient ensemble les émissions de CO2 pour aller vibrer aux événements bucoliques qui champignonnent çà et là sous les appellations chantantes de Clermontoise, Meudonnaise, Pellouillase. Ce n’est pas tout : le bobo se convertit au trail, épreuve disputée en pleine nature, et au barefooting qui consiste à courir pieds nus sur le trottoir. Seul, entre potes, en famille, par groupes de dix ou vingt, c’est la  grand-messe du dimanche matin. Avec  le résultat que l’on sait : des allées de parc et autres pistes de stade aussi blindées que le périph’ aux heures de pointe.
              Fasse le ciel que cette armée pacifique soit épargnée, oubliée des combats de ce siècle.

Jeanne Ably

 

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Burn-out

4 avr

@Hélène Pambrun

 

Nouveau malaise dans la civilisation, jadis appelé grosse déprime, mauvaise passe, DN (pour dépression nerveuse), aujourd’hui donné comme la marque du ras-le-bol au boulot, ce mot composé s’impose d’autant mieux qu’il se prononce dans la langue de Shakespeare et qu’on lui évite la traduction douteuse des petits rigolos à l’esprit mal tourné.

Burn-out, entendez l’incendie intérieur qui ôte momentanément ou durablement à sa victime asphyxiée par les fumées professionnelles toute espèce de goût au travail et tout ressort. Utilisé pour la première fois en 1969 par Harold B. Bradley pour évoquer un épuisement radical au travail, puis repris par divers psychanalystes érudits, il est maintenant mis par tout le monde à toutes les sauces pourvu qu’il y ait quelqu’un qui bosse trop et s’en trouve mal.

Facteurs mis en cause : web, mail, call conf, bip, meeting, ical, facebook, twitter et tutti quanti. Merci l’Amérique.

Exemples de terrain :

Je suis directeur artistique d’une grande maison de couture française et j’ai voulu aller au-delà de ce qui s’est jamais fait, j’ai modifié la texture des tissus en les enterrant en forêt par les nuits de pleine lune… Burn-out.

Je suis une jeune actrice soudainement propulsée sous les projecteurs, j’ai profité de ma vogue soudaine pour réaliser un film, composer, produire, interpréter un disque, écrire un roman puis une pièce de théâtre, puis mes mémoires relatant tout ça… Burn-out

Je suis un chef d’entreprise qui a monté douze boîtes et malheureusement une de trop, celle qui m’a fait emprunter le millier d’euros fatal… Burn-out

Je suis un prof de bonne volonté avec envie de changer les choses, mais pas moyen dans ce monde cruel… Burn-out

Reste à savoir si ce mot fourre-tout fait avancer le Schmilblick ou s’il ne sert qu’à garnir les conversations d’un franglais pratique, entre deux name droppings et trois bises. Il n’est peut-être que le moyen d’en dire beaucoup tout en analysant le moins possible. Il faut dire que le monde moderne, pour aller vite, est contraint à des raccourcis.

S.A

Campagne

3 mar

Retour à la terre, mort du bling-bling, obsession du tout-vert : la campagne n’a jamais été aussi tendance. En témoignent l’agritourisme et l’Amour est dans le Pré, ces hymnes à la bouse de vache et au travail aux champs. Sans parler du Salon de l’Agriculture où se ruent les familles bobos pour s’extasier, à l’occasion de son cinquantenaire, sur le postérieur des vaches cauchoises et le dernier modèle de moissonneuse-batteuse avec tablette tactile.
Touchés de plein fouet par le syndrome Marie-Antoinette et – moins gai – par la hausse du mètre carré citadin, le parisien rêve de plus en plus d’une grange à retaper à deux heures du périph’. Le but : se ressourcer. Entendez : manger les produits du potager, en famille ou entre potes. Refaire le monde loin des fumées de bagnole et des panneaux publicitaires.
Les peoples donnent le “la” de cette symphonie pastorale : quand ce n’est pas Kate Moss qui chaudronne des confitures dans son manoir anglais, c’est Lily Allen qui veut emménager dans une yourte à Glatonsbury, ou Isabelle Marant, adepte de la new modestie, qui s’exile dans une cabane des environs de Paris, sans eau ni électricité.
Après, savoir si ces gens-là jouent le jeu jusqu’au bout, s’ils coupent leur iphone tout le temps d’un week-end… c’est une autre question.
Pratique, faut dire, l’application GPS, pour localiser le plus proche Auchan dans le trou-du-cul du monde.

Jeanne Ably

Photos : Hélène Pambrun


 

Amour 2.0

21 fév

                   Révolue l’époque où les mecs poireautaient à la sortie des lycées à grand renfort de Marlboro lights en attendant les filles qui se laissaient draguer. L’amour 2013 se trouve sur ordinateur par la magie d’adopteunmec.com, élu site de l’année par les magazines branchés et leurs bobos de lectrices.
                   C’est la grande nouveauté : Juliette ne se gêne plus pour crier sur les toits qu’elle cherche et trouve ses Roméos sur la toile. Le principe est connu : madame se balade dans les rayons, monsieur attend. Elle le jette dans son caddie, il affiche l’air content.  Pas de RSL ni de marivaudage. Au supermarché des rencontres, la cadresup’ aussi à l’aise dans ses Louboutin que dans ses baskets à talon choisit selon l’envie du jour, sans risque de passer pour la nympho de service ou la mal-baisée chronique. Un baroudeur à barbe de trois jours buvant sec et tirant sur des cigarillos, les jours de fêtes ; un agrégé de lettres aux ongles polis, les jours de semaine; un fou d’ Arte + 7, le dimanche soir. L’arrière boutique aux stocks sans cesse réapprovisionnés regorge d’articles mâles tous plus tentants les uns que les autres et propose même, à l’intention des gloutonnes, des spécialités régionales : le Corse ténébreux, le Marseillais supporteur de l’OM, le Sarthois caritatif, l’apatride méditatif. Qu’on se rassure : les produits dont la composition ou la provenance ne sont pas tout à fait sûres sont dégagés au même titre que, chez Fauchon, la lasagne au cheval roumain.  Et pas de temps à perdre : l’amour 2.0  est un produit qui se consomme vite fait bien fait, économie faite de l’amour et du hasard. Deux ingrédients définitivement has been.

Jeanne Ably

Banlocalisation

4 fév

Has been la Goutt’d’Or et SoPi, le bobo sans foi ni loi franchit le périph’ en quête de frissons. Délaissant son fief le temps d’un brunch dominical, il s’aventure aux puces de  Saint-Ouen pour  une résa, bistronomie oblige, chez Ma Cocotte, qui fait la une du Fooding depuis que son père fondateur, Philippe Starck, a délaissé  le nord de Paris et ses «  kibbout urbains » pour investir ce qui n’était naguère qu’un terrain vague.
        Déjeuner, puis expo à Pantin. Terminé le 104 :  trop accessible. L’événement qui permet désormais de célébrer la dernière réussite de l’art « comptant pour rien » est la biennale Déco et création d’art, à Pantin, sans parler des nouvelles galeries hypes, parmi lesquelles l’espace Larry Gagosian, abrité dans un ancien hangar de l’aéroport du Bourget .
        Mais attention, si le nord de la capitale est particulièrement prisé, les temps changent et notre bobo, aussi volage que téméraire, pousse le vice jusqu’à risquer sa réputation dans l’ouest de Paris. Shopping à Levallois-Perret, dans le très chic centre commercial So Ouest, ou balade dans le quartier trapèze à Boulogne-Billancourt, nouveau Willamsbourg où champignonnent les concepts store et les épiceries fines.
        Ce  n’est pas fini : le bobo remonte à ses sources et s’enfonce, ni vu ni connu, dans le 78, pour faire le marché et redécouvrir le château de Versailles, restauré dans son cœur par Jeff Koons et Murakami. Il pique-nique, l’été venu, au parc de Saint-Cloud avec tables de mixage et ce qu’il faut de Kronenbourg, puis se rue aux Jardins de Bagatelle à l’occasion du très beau-beau festival We love green. Et puisqu’il est insatiable, il file découvrir en exclusivité le centre Beaubourg de Metz tout en se  répandant en hyperboles au sujet de Marseille, promue capitale européenne de la culture, comme le sait quiconque n’y essuie pas des tirs de Kalachnikof.

Jeanne Aby

Bomeur

18 nov

Ce n’était pas bien compliqué : bomeur, contraction de « bobo » et  de « chômeur ». Dans une société qui sécrète le néologisme comme la pop star, Nathanaël Rouas, ex-créa’ de son état, a eu la riche idée de fondre les deux termes pour donner naissance à ce nouvel alliage lexical et urbain. Là où d’autres se contentent de bayer aux corneilles, notre jeune homme de 28 ans, plus moraliste que sociologue, crée dans la foulée un Tumblr dans lequel il raconte (avec humour) le quotidien passionnant de cette espèce en voie de prolifération, dont il se pose en spécimen représentatif.

Sans parler du reste : page Facebook, compte Twitter, application Instagram, etc., où il relaye l’info à grand renfort d’updates. Lever 11 h, 13 h déj en terrasse avec un pote, suivi d’un pseudo rdv boulot où ça parle projet ultraconfidentiel autour d’un p’tit café. Enfin apéro, puis sortie en club. Ainsi de suite. Le bomeur, à l’instar du chômeur, voire du slasheur, cultive l’art de se la couler douce en bonne conscience.  Ses dix stages de trois mois enchaînés et terminés, il profite d’un premier CDD de six mois pour pointer au Pôle emploi. Moyennant quoi il peut partir faire des photos à l’autre bout du monde, tandis que les copains se tuent à des burn-out dans les open spaces.

En soi, rien de nouveau, si ce n’est que les médias (Libé et les Inrocks en tête), en quête de sujets, s’emparent du phénomène et alimentent le buzz. Conclusion : de bomeur, voici notre histrion promu VIP. On connaît la suite : bientôt l’entrée du mot dans le Petit Robert. Et demain un roman chez Grasset. En attendant, Nathanaël court les plateaux de télé et les interviews.  Il y a de bonnes idées qui sont des coups de génie.

Jeanne Ably

 

Monop’

12 nov

Clientèle branchée, lumière tamisée, inscriptions pop art, vêtements de créateurs… Bienvenue chez Monop’ !  Le bobo, qui raffole du beau-beau et fait ses courses au jour le jour, trouve en Monoprix son enseigne fétiche. Fini le shopping chez APC et Bonton : la Parisienne, victime elle aussi de la crise, trouve son bonheur à tous les rayons : même à celui des messieurs, où elle relooke son mec de pied en cap. Faut dire, Monop’ possède son propre bureau de style, lequel défriche les tendances avec une promptitude de puma et multiplie les collaborations avec les plus grandes griffes de la mode à l’instar de H&M. Côté bouffe, la chaîne de magasins, née à Rouen en 1930 via une image de supermarché populaire à bas prix, crée le buzz avec ses packagings wharoliens et ses slogans accrocheurs, du type « Non au junk design », qu’on trouve placardé à tous les coins de rue. Ce n’est pas tout : surfant sur la vague bio, Monop’ remplit ses rayons de galettes de riz et de quinoa 100% green. Elle fait la une des magazines et n’hésite pas à hausser une boîte de tomates au statut d’oeuvre d’art pour les besoins de sa campagne publicitaire signée Havas City, avec les honneurs du centre Pompidou en 2010.  Rien que ça.  Bientôt un carré VIP dans les boutiques de la capitale et, qui sait, un physio à l’entrée des lieux. La petite est devenue grande.

Jeanne Ably

 

 

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