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Le Havre

16 jan

Un film à l’affiche, un article dans le NY Times, une émission sur France Culture, et voilà Le Havre, destination jusqu’à hier ignorée des branchés, qui devient un must.

À deux heures de Paris, la ville, avec ses artères bétonnées d’après-guerre et ses conteneurs métalliques, est à Deauville ce que Marseille est à Aix-en-Provence : un purgatoire. Et pour cause : point de festivals mondains ni de boutique Hermès, mais moult rades miteux et des rues nocturnes aussi désertes qu’une départementale à quatre grammes un mardi soir d’hiver.

Culturellement, des salles de concert et des cinémas historiques qui ferment les uns après les autres.  Un sondage de « l’Express » place la population au 49e rang de celles qui avouent n’aller au théâtre que de temps en temps : trois points au-dessous de la moyenne nationale.

Quid de la gastronomie ? Chose inconcevable en France, Le Havre ne se targue d’aucune particularité gourmande. Pas même un petit resto du port proposant la moindre marmite havraise, ni une boutique du centre ville pour vendre une confiserie locale. Alors, quand Subway ou Mac Do s’y installent, c’est l’hystérie.

Question foot (= religion planétaire), Le Havre, avec son Havre Athletic Club, le plus ancien de France, persiste à perdre tous ses matchs dans son antique stade Jules-Deschaseaux.

Bref, une sous-préfecture a priori crado, moche, beauf, inculte, glauque, mal famée, qui plus est ex-coco !

Mais voilà. Certains, que débecte l’odeur du beau, se mettent à la regarder d’un nouvel œil. En quête d’authentique, ces connaisseurs  lorgnent, depuis leur cité embouteillée, les larges faubourgs et les nombreux espaces verts – dont la gigantesque forêt de Montgeon en plein centre-ville – du deuxième port de France. Ses docks « so british », où il fait bon se promener après le déjeuner dominical – et non après le brunch, encore peu répandu ici –  les font rêver. Ils donneraient n’importe quoi pour emménager avenue de l’Hippodrome à Sainte-Adresse qui leur fait tant penser à Brighton, et se baigner en pleine ville (comme à Brighton) dans la piscine signée Jean Nouvel (architecte très en vogue quoique désastreux), sise dans le quartier de l’Eure, ancien quartier des docks et lieu de boboïsation croissant.

Mais surtout, les Havrais, les vrais, vous l’affirmeront la main sur le cœur et les yeux dans le vague : leur ville est unique, tant là bat un vent de nostalgie et de poésie, souvenir des grands paquebots. Est-ce parce qu’elle a été dévastée pendant la guerre, qu’elle a inspiré à Sartre La Nausée, et qu’elle a abrité René Coty (qui fut le président d’une France heureuse), puis son descendant direct, l’excellent écrivain Benoît Duteurtre, romancier des « Pieds dans l’eau » (sans compter Raymond Queneau, et aujourd’hui l’extraordinaire guitariste de jazz Hugo Lippi, le réalisateur Mathieu Serveau, le groupe rock électro Dick Voodoo et, bien-sûr, le peintre Dufy qui y est né ou encore Christophe Ono-dit-Bio, brillant écrivain et journaliste).

En tout cas, ces Havrais-là ne cesseront de défendre leur ville natale, même le jour où la mode, se sera détournée d’elle. ET ILS AURONT RAISON.

Jeanne Ably

@Lancelot Lippi

 

Merci à Lancelot Lippi pour son précieux témoignage.


Fakation

25 nov

L’époque est au néologisme, de préférence en provenance d’une contraction et si possible de mots anglo-saxons. Ce dernier-né vient sauver de l’ennui cette génération  » Petite Poucette  » qu’admire tant le philosophe Michel Serres pour sa faculté d’envoyer un SMS aussi vite que Lucky Luke dégaine son colt.

« Fakation » signifie l’art de mettre en scène et de photographier ses vacances (« vacation ») imaginaires  (« fake ») à l’aide d’outils informatiques, puis de les poster sur Instagram  pour faire pâlir d’envie ses congénères.

La tendance fait rage sur la toile. Elle succède au staycation et vient réveiller l’encéphalogramme de nos friends mis à mal par trop d’avalanches subies : millième cliché du filleul de deux ans à croquer, dix millième gros plan d’une assiette de brunch dominical, soixante millième selfie dont on n’a toujours pas compris l’intérêt, hormis sa consonance qui rappelle un légume de guerre (le salsifis).

Biberonné au cinéma 3D, le geek a chaussé ses lunettes dans une salle obscure, il est entré dans le monde des avatars et a visité l’espace, guidé par un George Cloonesque en pleine gravitude.

Alors, une photo du Havre sous le crachin ? Très peu pour lui !

Ce qu’il veut, c’est épater. Pour ça, la plage de Phu Quôc au Vietnam est plus sûre que celle de Wimereux dans le Nord-Pas-de-Calais.

À quoi servirait Photoshop si ce n’est à économiser un billet d’avion ? L’effet sera le même, grâce à un savant montage.

Mais la question est :  que cherche ce virtuose du clavier ? Frimer ? Parodier ? Se moquer de ses semblables ?
Si c’est le cas, il ne fait que prendre le monde en marche. Son trajet s’effectue finalement sur des rails.

Suzanne Ably

Mon grand-père et Django

1 mar

 

 

J’ai eu la chance, voici quelques années, d’avoir chez moi à Paris le guitariste Hugo Lippi, le batteur Stéphane Chandelier et Thomas Dutronc qui répétaient à tour de rôle ou ensemble avec leurs groupes respectifs au 61, boulevard de Courcelles. Jamais les corvées de ménage ne m’ont paru aussi plaisantes malgré l’interdiction de passer l’aspirateur.

Trois quarts de siècle plus tôt, mon grand-père, Pierre Nourry, hébergeait lui aussi des répétitions – celles d’un des dieux de ces jeunes musiciens, Jean, “Django”, le king of jazz, le maître absolu de tous ceux qui grattent une guitare pour en extraire un son de jazz manouche.

C’est après l’avoir entendu jouer à l’hôtel Claridge que mon grand-père, alors élève de l’École Centrale, alla kidnapper le prodige dans sa roulotte à Saint-Ouen et le ramena en 5CV Citroën à ce qui allait devenir le siège officiel du célébrissime Hot Club de France : l’appartement de mes arrière-grands-parents, rue du Conservatoire, dans le neuvième arrondissement. Là, les attendaient les deux copains installés quasiment à demeure, et cofondateurs du club : Hugues Panassié et Charles Delaunay.

Jusqu’alors, Django se produisait dans un cabaret de la rue Blanche avec son frère Joseph (guitariste), Stéphane Grappelli (violon) et Louis Vola (contrebasse), non sans attirer l’attention d’une élite à l’oreille fine. Rue du Conservatoire, les rejoint Roger Chaput, troisième guitare, Django tenant beaucoup à être accompagné d’autant de guitares que l’était précédemment Grappelli de son côté.

Le quintette du Hot Club de France (ainsi le baptise Pierre Nourry) est formé.Sa musique va conquérir le monde et faire entendre les premières notes d’un jazz proprement français.

Le salon de mes arrière-grands-parents se transforme en tripot, en studio, en dortoir, en camp manouche, en débit de boissons, en salle de jeu, en champ de bataille et en lieu de rigolade, sinon d’orgie, car ses habitués ne sont pas précisément des enfants de chœur. Tout cela ponctué de nombreux concerts, eux-mêmes agrémentés de fréquents trajets dans la fidèle 5CV, mon grand-père partant récupérer à la dernière minute l’un ou l’autre de ses musiciens parti en vadrouille à la consternation d’un public frustré.
C’est dans cette guimbarde que Pierre Nourry emmène Django à son premier enregistrement (qu’il finance), et qu’il continuera ensuite à démarcher pour lui les maisons de disques.

À la suite d’on ne sait quelle incartade des occupants, le siège du Hot Club de France ferme ses portes. Le maître de maison (mon arrière-grand-père n’a pas laissé le souvenir d’un homme commode) vire tout le monde et renvoie les gitans à leurs roulottes. Des brouilles s’ensuivent, et autres engueulades.Quelques coups, même, s’échangent. Rien de tout ça n’altérera l’amitié qui lie Django et Pierre Nourry, unis par une passion commune du jazz et par un semblable tempérament marginal, à mille lieues des préjugés bourgeois.Les deux hommes ne se quitteront plus, même si la brouille entre Django et Grappelli met fin définitivement au quintette et assombrit les relations. En 1940, mon grand-père, officier de Marine, part pour l’Algérie. Django le suivra un peu plus tard.

Par la suite, le guitariste mythique continuera de transporter ses auditoires, poussant à la perfection son entreprise de “dérèglement de tous les sens”, selon les mots d’un critique du Daily Telegraph. Ce, entre deux parties de pêche ou de billard. Pierre Nourry, lui, ira faire l’ingénieur du côté de Saint-Gervais et construire un petit chemin de fer à crémaillère nommé “Tramway du Mont-Blanc”, encore en service aujourd’hui, à ce qu’on me dit. L’une de ses locomotives porte le prénom de ma mère.

Pierre Nourry tournera radicalement la page du Hot Club quand il le verra virer à l’entreprise lucrative. Ce faisant, il laissera à ses acolytes Panassié et Delaunay les honneurs de la postérité et beaucoup de la gloire qui lui revenait dans les encyclopédies du jazz. Mais les personnes averties savent ce qu’on lui doit.

Django, “l’homme à la guitare qui parle”, disait Cocteau. “L’homme aux chaussettes de laine rouge”, selon d’autres, plus sensibles à la question vestimentaire. “L’homme qui valait un Goya”, pour une jet-setteuse admiratrice de la première heure.

“Le plus grand guitariste du monde”, de l’avis à peu près général : virtuose exceptionnel malgré ses doigts manquants. Il aurait cent ans aujourd’hui. Comme Pierre Nourry, à deux ans près.

Le premier laisse derrière lui plus d’orphelins que le second. Pour ce record-là, pas facile de vaincre le père (spirituel) de tous les guitaristes de jazz du monde, quand bien même vous auriez eu neuf enfants, vingt-cinq petits-enfants et dix-sept arrière-petits-enfants.

Néanmoins les deux hommes, l’artiste génial et le fondateur du Hot Club de France, sont, chacun à sa juste proportion et chacun dans son rôle, les initiateurs du jazz français.
Lequel n’est pas près de pousser son dernier soupir, lui.

S.A

 

 

 



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