Gainsbourg, retour sur une vie héroïque

20 jan


Pas de purgatoire pour Gainsbourg qui, mieux qu’une légende, s’élève désormais  au statut de mythe national. Témoin, le film tant attendu de Joann Sfar «  vie héroïque », qui sort aujourd’hui sur les grands écrans. Prétexte, pour nous autres pipelettes, de revenir sur le parcours de celui, dont la vogue et  l’aura ne connaissent nul déclin dix-huit ans après sa mort.

Né Lucien Ginsburg, de parents juifs immigrés, le 2 avril 1928 à Paris, il se destinait à la peinture. Étudiant aux Beaux-Arts puis professeur de dessin, il a pour maître durant un temps l’illustre Fernand Léger. Mais très vite la musique, qu’il a étudiée dès l’enfance avec son père pianiste, prend le pas dans sa jeune vie sur les arts plastiques. Devenu Serge Gainsbourg, il délaisse les ateliers pour les piano-bars et les salles de concert. Crooner dans les casinos huppés des côtes balnéaires de prestige, ainsi que dans les boîtes parisiennes à la mode, mais aussi complice pertinent de diverses chanteuses qu’il accompagne à la guitare, Gainsbourg travaille aussi à ses propres compositions. Il a pour modèle Boris Vian, dont les textes provocateurs et caustiques constituent à ses yeux une référence. En 1958, il enregistre son premier disque, Du chant à la lune, où figure le célèbre Poinçonneur des lilas. Fiasco commercial notoire. La critique se montre peu amène à l’égard d’un nouveau venu dont le charisme et les talents semblent pourtant d’ores et déjà proportionnels au gabarit de sa paire d’oreilles promise à la célébrité.
L’époque des yéyés, un peu plus tard, ne lui sera guère plus favorable. Gainsbourg ne se sent pas très à l’aise dans le style musical en question. Résultat : le public le rejette tandis que les journaux brocardent sa tête patibulaire et son nez proéminent.
Son second disque, Gainsbourg Confidentiel, empreint d’un jazz archi-moderne cher à l’artiste mais peu accessible au public profane, ne lui permet toujours pas d’accéder au panthéon des tubes. Vendu à mille cinq cents exemplaires, il inspire à son auteur sa résolution devenue célèbre : «Je vais me jeter dans l’alimentaire et m’acheter une rolls.

Mais si Gainsbourg avoue un penchant incontestable pour les belles voitures et les objets d’art, ce sont les femmes qu’il collectionne avant tout. Après une passion courte mais torride avec Brigitte Bardot, qui lui inspirera le mythique Initiales BB, il rencontre en 1968 Jane Birkin sur le plateau du film Slogan, entamant avec elle une idylle style “vieux faune et jeune tendron” qui durera dix ans et attisera l’attention (non exempte de voyeurisme) d’une presse people avant la lettre, avide de minijupes.
Entre-temps, Gainsbourg remporte ses premiers galons d’auteur-compositeur à succès en écrivant notamment pour Juliette Gréco, Petula Clark, Françoise hardy et France Gall, laquelle remportera grâce à lui le grand prix du concours de l’Eurovison en 1965 avec des paroles où d’aucuns détecteront des sous-entendus croustillants.
La carrière de l’artiste est lancée. Les années 70 voient la sortie de quatre albums phares,Histoire de Melody Nelson en 71, Vu de l’extérieur en 73, Rock around the Bunker en 73 et L’homme à tête de chou en 76 qui le placent sans coup férir au premier rang de l’avant garde de la chanson française. Gainsbourg fait en outre ses débuts au cinéma, devant, puis derrière la caméra, réalisant tour à tour quatre longs-métrages, entre autres le sulfureux Je t’aime moi non plus qui fera beaucoup pour sa réputation de dépravé scandaleux.


Légende oblige, Gainsbourg s’immerge dans les plaisirs tant diurnes que nocturnes avec ce qu’ils impliquent de beuveries et de matins blêmes, écumant les boîtes et faisant place peu à peu à Gainsbarre, son double subversif et insoumis qui résumera sa métamorphose par cette formule : «Quand Gainsbarre se bourre, Gainsbourg se barre».
Jane Barkin, peut-être lassée des frasques de son mari, finit par elle-même bel et bien “se barrer” du foyer conjugual, laissant derrière elle un homme de plus prodigue de provocations en tout genre. Un billet de cinq cents francs brûlé en direct devant les caméras, une proposition malhonnête à Whitney Houston sur le plateau de Michel Drucker, des insultes adressées publiquement à la chanteuse des Rita Mitsouko, une Marseillaise lui aliénant les régiments de parachutistes, Gainsbarre n’en finit plus de créer des turbulences partout où il passe.
Entre alors en scène Bambou, nouvelle égérie pour laquelle l’inusable parolier écrit des textes que celle-ci interprétera sans grand succès.
En 1991, à la suite d’une cinquième crise cardiaque – Gainsbourg n’a jamais pu se résoudre à arrêter de boire ni de fumer, forgeant ainsi son image de poète suicidaire et mal rasé – le célèbre consommateur de Gitanes s’éteint et avec lui sa dernière cigarette. De ces cendres, renaît une légende. Au cimetière du Montparnasse, les visiteurs se succèdent pour venir semer mégots et tickets de métro sur sa tombe, à deux pas de celle d’un autre très grand artiste : le peintre Gérard Barthélémy.
Ils sont nombreux aussi à venir communier devant le 65, rue de Verneuil, véritable mausolée qui abrita l’artiste une bonne partie de sa vie.
Cité par de nombreux chanteurs français comme leur idole et leur modèle, mais aussi par nombre d’étrangers qui n’hésitent pas à reprendre ses succès, Gainsbourg, dont l’œuvre, effleurée, entendue ou ressassée, résonne de part et d’autres des frontières, figure comme un emblème incontestable de la chanson française et peut-être même de la chanson tout court, voire de la poésie contemporaine.

Jeanne Ably


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