Hand spinner

7 juin

Capture d’écran 2017-06-07 à 18.19.30

On peut y voir la Trinité, le Père, le Fils et le Saint-Esprit, la galaxie, Sisyphe et son éternel recommencement sans aboutissement à prévoir.

Les Pipelettes y voient d’abord que la toupie, reine des récrés et principale occupante de la poche des enfants, a cru bon, en changeant de forme et de matière (beau plastique made in China programmé pour casser), de s’affubler d’un nom venant sans doute plus de chez Mickey (Rourke) et Donald (Trump) que des tragédies de Shakespeare.

Qu’importe, le monde tourne et le hand spinner continuera de le faire – sur lui-même et autour du soleil.

Suzanne Ably

 

Boubour

24 mai

0006794_gal_006_med18670979_1672321023076740_4084528292230491522_n

 

Retour aux sources et mort du politiquement correct ! Désormais on ne se gênera plus pour aimer les grosses bagnoles et l’andouillette sauce moutarde. Fatigué de ravaler ses grivoiseries face aux auditoires Nuit Debout et Mariage pour tous, le boubour (contraction de bobo et de bourrin ) se révèle intolérant à la pensée unique, tout comme le bobo au gluten.

Finies les retraites de méditation au thé vert, abandonnées les missions humanitaires dans les jungles du Nord-Pas-de-Calais. Tandis que d’autres prônent la mixité tout en inscrivant leurs chers petits dans des cours privés hors de prix, le boubour se la coule ostensiblement douce. Il passe ses vacances sur un yacht, porte des costards à dix mille euros pièce et se chausse chez John Lobb. Pur produit d’une droite décomplexée, symbole de la fachisation galopante qui a sacré Donald Trump, type accompli du miracle américain, et qui a failli nous valoir François Fillon, adepte des courses automobiles, l’hédoniste dernier cri ne craint d’afficher ni sa couleur politique, ni surtout ses instincts de dragueur, aussi honnis soient-ils.

Balayés les idéaux socialistes de respect et de justice sociale, incarnés par des modèles aux mœurs aussi pures que DSK et le président à scooter. L’heure est au machisme insolent, autant dire à la frime. Ce qu’il faut c’est laisser libre cours à ses instincts, swiper sans scrupules, se la coller à grand renfort de Ruinart millésimé, exhiber ses pectoraux en acier et ses mollets de centurion. Les années 70 furent une ère de “libération” où la femme s’en remettait à Moulinex plutôt que de s’instagramer dans une Womens March, et vivait dans l’obsession quotidienne d’amortir sa pilule. Nostalgique de ce temps, et amateur de sensations fortes, notre « connard d’hétérosexuel » (pour parler comme Beigbeider, chantre de la boubouritude) remate en boucle les films de super-héros et raffole du métal, ainsi qu’en témoigne la tragédie du Bataclan, où  s’était donné rendez-vous le tout-Paris bobo pour applaudir Eagles of Death Metal, groupe dont  le leader s’est toujours proclamé haut et fort pro-gun et anti-avortement.

Jeanne Ably

 

Breadcrumbing

16 mai

10836479184_ef3f667260_z

Breadcrumbing : littéralement «jeté de miettes de pain», ou comment faire mariner sa victime en lui donnant des nouvelles au compte-gouttes. Qui plus est, du bout des doigts. 

Méthode de séduction masculine vieille comme le monde mais qui connaît un regain à l’ère du téléphone mobile. Un like tous les quinze jours pour entretenir la flamme, un SMS  à 4 heures du matin pour faire renaître l’espoir. Pourtant hyperactif sur Messenger et Whatsapp, Don Juan se garde d’en donner plus. 

Hyperconsommation de l’amour rendue possible par les applications de rencontres qui champignonnent aussi profusément que les bars branchés. Tinder, Happn, Once :  au supermarché de la chair fraîche, le mec change de petites copines comme de marques de  yaourt, balançant dans son Caddie toutes ses envies du jour. Mieux encore, il géolocalise ses proies pour être sûr d’avoir quelque chose à se mettre sous la dent, vite fait bien fait. 

Jouir sans entraves, surtout jouir sans avoir à rendre de comptes ni se donner trop de peine :  has been l’alexandrin, le sonnet, la sérénade. Il suffit désormais de swiper (glissement du doigt vers la droite ou la gauche) pour  sélectionner la promo du jour et profiter des « date courte ». Quitte à rejeter le produit avarié.

Les yeux rivés sur son Smartphone, la jeune fille n’espère plus qu’on lui compte fleurette ni qu’on lui lance des œillades. Au lieu de se laisser draguer dans le métro ou à une terrasse, elle reste à se faire «liker» devant son écran, en quête d’un maximum de « match ».  

Réchauffés, l’amour et le hasard. 

Résidus de micro-ondes. 

Il faut désormais du prêt à consommer, ici et tout de suite.

Jeanne Ably

Shelfie

23 fév

image-2

image-2

            Ringard le selfie, place au shelfie ! 

            Sous le règne absolu du moi-mêmisme, les « likes » deviennent la raison de vivre de l’homo instagramus  : son seul moyen d’exister nonobstant un charisme parfois équivalant à celui d’une huître. 

            Tout est prétexte à instagramer pourvu qu’on y gagne un maximum de followers : son assiette, ses doigts de pied, sa plante verte assortie au canapé. Et maintenant sa bibliothèque, preuve qu’on est cultivé, comme si ça ne se savait pas, depuis le temps.  

            Contraction de shelf (bibliothèque) et de selfie, le shelfie désigne l’acte hautement performatif consistant à mitrailler sa bibliothèque en exhibant du même coup son intérieur design. Pratique si bénéfique que certaines instagrameuses ont dédié leur compte à leur sacro-sainte bibliothèque. Proclamées shelfie queens par les internautes, ces pro du rangement passent des journées entières à agencer leurs rayonnages et à trier leurs livres par taille et par couleur, ou encore façon « rainbow ». Pour n’en citer qu’une, la Britannique Alice Sweet qui comptabilise jusqu’à 12 809 likes pour un seul cliché sur son compte sweetbookobsession.

             Drôle de monde que le nôtre où la gloire se mesure au nombre de « J’aime ». Les attributs qu’on s’évertuait à posséder jadis semblent devenus obsolètes.  La beauté ? Accessoire. Le mérite ? Facultatif. L’esprit, le talent ? Encombrants. La sainteté ? Inconnue au bataillon. Une œuvre ? Inutile. Le mystère ? Le moins possible. Aujourd’hui, une BB ou un Gainsbourg ne feraient pas carrière sans iphone 6.

Jeanne Ably

Les Mamounettes de l’Internet

3 fév

image-2

À l’heure où le hashtag instakids imbibe la toile aussi profondément qu’un crachin l’herbe normande, il est temps de traiter d’un sujet grave.

J’ai nommé Les Mamounettes de l’Internet.
 
Le terme paraît sortir d’un « Télé-boutique-Achats » des Inconnus : résurgence bienvenue en 2017, à l’heure où la rigolade se perd. Car on ne rigole plus assez. Castigat ridendo moresc’est le rire qui châtie les mœurs : on le sait pourtant depuis le Tartuffe de Molière. 
 
Mais ne riez pas en entendant ces mignonnes syllabes qui semblent avoir été prononcées par une Lily-Rosette à l’adresse de sa petite-maman-chérie. L’appellation Mamounette de l’internet ne doit rien au second degré, elle provient des statistiques et des agents de marketing qui ciblent cette catégorie socio-2.0 hyperactive sur le Web dès qu’ils s’agit de parler de sa progéniture.
 
L’héritière de la Super Women des années 80, dotée maintenant d’enfants, reste imbattable sur tous les tableaux et assure à tous les niveaux.
Ultraréactive quand il s’agit de ses mioches, la Mamounette de l’internet ne lésine pas sur le temps passé à suivre les émissions consacrées au premier âge. Elle les note à coup d’étoiles, avant d’éditer son commentaire sur un blog traitant du même sujet (à moins qu’elle n’en soient elle-même l’administratrice). 
 
Son champ lexical, pour célébrer le dernier bon mot de son Blondinet, est aussi riche que pour traiter de « l’excès de sensibilité » sonore due au Second — entendez qu’il fait un caprice. Lequel caprice sera résolu par un « temps calme avec doudou », ou plus précisément avec l’un des sextuplés du doudou, car la Mamounette abrite dans sa grande famille des clones de la peluche sacrée. Il faut tout envisager, même le pire, et mieux vaut avoir des munitions en cas de malheur. Il faut dire que Doudou fait partie de la famille. Il est arrivé en même temps que Bébé, parfois bien avant Nounou.
 
Baignée de bons sentiments, la Mamounette vit dans un monde où le Bien a triomphé. Le tri sélectif et le zéro déchet seront intégrés par ses enfants avant même qu’ils sachent prononcer un mot ni parler de tolérance et de droit à la différence.
 
Son monde meublé de peaux de mouton sur fauteuil en rotin, et coloré par Farrow and Ball, s’honore d’activités culturelles et sent bon le petit plat bio.
Ses interventions sur la toile nous renvoient à notre triste sort de mère indigne, nous qui ne revenons pas d’une bibliothèque pour cuire des cookies sans gluten, sans lactose, sans sucre et sans chocolat.
 
La Mamounette de l’internet rime avec parfaite. Expo du moment pour tout-petits, menu de la cantine, anniversaire XXL, autant de sujets qu’elle maîtrise avec la virtuosité d’un Django à la guitare. Le seul moment où elle n’a pas les yeux rivés sur ses Blonds ? C’est quand elle publie. Le blog, l’insta, le chargement d’un album photo facebook sur iphone qui retracent les avancées de Bébé, puis re-l’insta, et re-le blog etc., etc., — il faut saisir l’actualité « en temps réel », ce qu’on appelait jadis « sur le vif ». Ses échanges avec la blogosphère, aussi. Une bonne recette gluten free contre un docu sur l’écologie des tout-petits. Il n’y a pas assez de 24 heures dans la journée.
 
Suzanne Ably

Morningophile

4 fév

IMG_0286-1

@Lancelot Lippi

5EACEDDC-D34A-4532-AC7E-A3129036E212

@Lancelot Lippi

 

               Se lever à l’aube, avaler une dizaine de kilomètres en petite foulée entre deux selfies face au soleil levant (qu’on s’empressera d’instagramer sous les hashtags #5am, #earlyriser ou #earlybird), puis se récompenser d’un Granola maison au lait de brebis. Et au boulot ! Has been les grasses mat’ et les croissants au beurre. Fini les PVF et les soirées sur rooftop sous un ciel étoilé de maboul. Au diable les séries télé, les dernières séances et les gueules de bois à la Kro : les morningophiles colonisent nos petits matins, chantés en son temps par Dutronc père.

              Débarquée des États-Unis, la tendance prend ses racines dans un ouvrage intitulé The Miracle Morning, best-seller outre-atlantique. Elle fait rage là-bas chez les people, les politichiens, les start-upers et autres maniaques du développement personnel. Pour n’en citer qu’un ou plutôt une : Ana Wintour, papesse de la mode et symbole s’il en fut de réussite, laquelle se vante d’être derrière son Mac à 5 h du mat’ pendant que les paresseux roupillent. 

             Même constat chez nous où les adeptes de l’épanouissement et de la productivité à tout crin sont de plus en plus nombreux à se retrouver dès potron-minet pour un cours de yoga ou une séance de méditation. Résultat : des applis smartphone voient le jour pour empêcher ces prosélytes, aussi à l’aise côté portefeuille que dans leur running rose fluo, de remonter leurs réveils. Sans parler des before work, concept de boîte de jour permettant de se déhancher un café à la main, au saut du lit. Ces lieux de perdition fleurissent çà et là et achèvent de «sociabiliser» nos derniers instants de répit. Le bonheur, c’était pour hier. L’enfer est pour demain.

Merci à Lancelot Lippi

Jeanne Ably

 

La vie en co

19 jan

15795147968_4fab9bca5e_z

                       Venant du latin cum (« avec »), le préfixe co connaît son heure de gloire sous l’impulsion des sites de partage et autres initiatives collaboratives.  À l’heure où boire un verre en terrasse est une menace à peine moins grave que le gâteau fait maison (désormais banni des fêtes de classe dans les écoles publiques) ou que le plat 100% gluten servi aux tables amies, une priorité absolue : recréer du lien social, moyennant des plateformes qui mettent l’accent sur la notion de confiance.

                      C’est ainsi que l’adulescent optera pour le coliving, variante de cohabitation droit débarquée des Etats-Unis et consistant à vivre en communauté sans trop avoir à subir les odeurs intempestives émanant de son colocataire. Avec, en prime, un ingénieur social, sorte de chef de dortoir chargé d’organiser des activités de groupe et d’assurer cohésion et harmonie entre des résidents résolument nostalgiques de leurs chambrées de pensionnat.  Mieux que l’autostop, en tout cas plus prudent, le covoiturage donne l’occasion double, comme chacun sait, de réduire ses frais de bougisme et de partager des moments de griserie avec de belles personnes, toutes générations confondues. Dans le monde magique de la sharing economy, plus question de déprimer seul chez soi entre ses quatre murs. Les coffices ( contraction de coffee et d’office ) accueillent, à côté des espaces de coworking qui fleurissent dans les zones urbaines, les freelances, solopreneurs, slashers et autres travailleurs nomades sans bureau fixe.  Moyen efficace d’éviter, non pas le burn-out, en vogue dans nos sociétés d’hypocondriaques, mais le bore-out, épuisement professionnel dû à l’ennui. Car la cocotte en papier et les post-it ne suffisent plus. L’heure est grave. Le bureaucrate est en danger.

Jeanne Ably

Goûter d’anniversaire

7 jan

10838109_10152440720675780_2704794752716747096_o (1)

                     Apothéose du tout-puissant enfant-roi, chéri de nos sociétés consuméristes : le goûter d’anniversaire. Jadis rendez-vous du premier âge rythmé par quelques parties de chat perché entre deux absorptions de gâteaux Savane, cet événement annuel, motif de péché d’orgueil depuis l’aube de la chrétientéprend une importance gargantuesque à l’ère de l’homo festivus, lequel ne rate aucune occasion d’exhiber sa qualité de vie et son art de recevoir. 

                     Chasse au trésor sur un yacht, vol en hélicoptère, dompteur de lions, fée à domicile, salon transformé en navire de pirates. Les parents retombés en adulescence sur l’injonction des réseaux sociaux déploient l’arsenal coûteux qui leur permettra de célébrer le sacre annuel de leur progéniture. À défaut d’échanges à la sortie de l’école, les mères, définitivement réduites à l’état de « mamans », voire de mamounette écument les blogs en quête du gâteau idéal – celui, en forme de reine des neiges, qui suscitera un max de whaou !.  Les « papas », en proie au même processus d’infantilisation générale, tassent tant bien que mal leur bedaine dans les panoplies de superhéros plébiscitées par les 2-4 ans. Quelques privilégiés au budget extensible n’hésitent pas à faire appel à des agences spécialisées, de plus en plus nombreuses à proposer leurs services en matière de fête réussie. Plus culturel, des musées privatisent quant à eux leurs espaces, à l’image du  Musée des Arts décoratifs qui propose des ateliers d’expression plastique pour permettre aux enfants de s’approprier les matériaux et la démarche des artistes. La belle affaire.

Jeanne Ably

Paris Incendié

23 nov

IMG_7637

… J’accuse la Misère, et je traîne à la barre
Cet aveugle, ce sourd, ce bandit, ce barbare,
Le Passé ; je dénonce, ô royauté, chaos,
Tes vieilles lois d’où sont sortis les vieux fléaux !
Elles pèsent sur nous, dans le siècle où nous sommes,
Du poids de l’ignorance effrayante des hommes ;
Elles nous changent tous en frères ennemis ;
Elles seules ont fait le mal ; elles ont mis
La torche inepte aux mains des souffrants implacables.
Elles forgent les noeuds d’airain, les affreux câbles,
Les dogmes, les erreurs, dont on veut tout lier,
Rapetissent l’école et ferment l’atelier ;
Leur palais a ce gui misérable, l’échoppe ;
Elles font le jour louche et le regard myope ;
Courbent les volontés sous le joug étouffant ;
Vendent à la chaumière un peu d’air, à l’enfant
L’alphabet du mensonge, à tous la clarté fausse ;
Creusent mal le sillon et creusent bien la fosse ;
Ne savent ce que c’est qu’enseigner, qu’apaiser ;
Ont de l’or pour payer à Judas son baiser,
N’en ont point pour payer à Colomb son voyage ;
N’ont point, depuis les temps de Cyrus, d’Astyage,
De Cécrops, de Moïse et de Deucalion,
Fait un pas hors du lâche et sanglant talion ;
Livrent le faible aux forts, refusent l’âme aux femmes,
Sont imbéciles, sont féroces, sont infâmes !
Je dénonce les faux pontifes, les faux dieux,
Ceux qui n’ont pas d’amours et ceux qui n’ont pas d’yeux !

Victor Hugo, L’Année terrible, « Paris Incendié », Extraits, 28 juin 1871

Un road movie sans voiture

23 sept

vélo

Vous pouvez tendre l’oreille. Aucun bruit de moteur dans ce film ou alors discret, lointain, négligeable. Le pot d’échappement n’a pas sa place dans ce rêve éveillé. Il romprait le charme de cet Easy rider solitaire et pédestre.

Antoine, 20 ans, déambule au hasard et le fait à pied, à vélo, à la rigueur à cheval, surtout pas en voiture. Il veut voir la mer. Envie soudaine de troquer la ville et le quotidien contre un horizon. Pas simple, quand il est tard, et qu’au guichet de Saint-Lazare le préposé veut à tout prix que vous lui précisiez pour où et quand, votre billet – en tout cas, pour combien ?

Une envie de voir la mer ne se chiffre pas en euros, ne se réduit pas à un numéro de département. Une envie de voir la mer traduit un but qui n’a ni destination ni prix et qui se moque des horaires de la SNCF, aussi déplacés dans vos aspirations vagues que les bruits de moteur. N’empêche que le train pour la Normandie ne partira que demain matin et qu’il va falloir attendre.

S’ensuit l’errance d’Antoine, oiseau de nuit blanche sur l’asphalte noir. Il traîne de zinc en zinc, drague une fille très jolie, se repose chez une autre qui l’est moins, éconduit un empressé, s’improvise médecin face à un Jacques Weber qui donne toute sa prestance à l’hypocondrie, s’invite à un anniversaire, se prétend astronaute, parle de Proust, dit des vers et fait des choses qui ne se font pas, sans intention de nuire, simplement mû par l’automatisme de la fatigue et par l’approche de l’aube.

Tommy Weber nous plonge dans les songeries d’une nuit parisienne dont le rythme de totale soumission au hasard nous rappelle le Somewhere et le Lost in translation de Sofia Coppola, ces deux évocations du vide des heures aux faux airs de Nouvelle Vague et de Mépris de Godard.

Le noir et blanc confère à cette fresque nocturne l’esthétique de ces moments où rôdent des riens, où la nuit se mêle à l’ennui, nous laissant dans l’état de douce mélancolie que procurent les chansons de Léonard Cohen et les fados d’Amalia Rodriguès.

Avec Quand je ne dors pas, Tommy Weber nous dit de ne pas nous coucher tôt, et nous suivrons son conseil. La seule façon de bien dormir est de dormir debout.

Suzanne Ably

 

Quand je ne dors pas, de Tommy Weber, avec Aurélien Gabrielli, Elise Lhomeau, Hortense Gélinet, Stanley Weber, Mohamed Kerriche, Antoine Reinartz, Romuald Szklartchik, durée 1h22, Sortie le 30 septembre.

 

Maboul

19 août

11997435_10153477229295831_57877578_n

Photo : Aurélie Giraud

                                                                                                

De mini à maboul il n’y a qu’un pas, immense, celui qu’a fait le branché pour qualifier ce qui l’entoure.

Ce qu’il vit a pris de l’ampleur. C’était riquiqui, c’est devenu diluvien. C’était maigrelet, c’est devenu baraqué. Il prenait jadis des p’tits cafés dans le p’tit bar d’en face. Il boit désormais un Spritz sur un rooftop devant un coucher de soleil de maboul.

Venant de l’arabe et signifiant « fou », le terme est mis par lui à toutes les sauces et accolé à tous les mots. C’est la preuve que le relief est au rendez-vous de son parcours, que sa vie est plus fun que la nôtre.

Le branché ne souffre plus la mollesse ni la demi-mesure. Il n’est plus du genre à y aller de main morte. Il emprunte son vocabulaire à la Genèse (chapitre 7 verset V) où est décrit le déluge et le déchaînement des éléments que Dieu provoque pour remettre les hommes à leur place.

Faut dire que le branché a pris la folie des grandeurs. Plus question de se boire un côtes-du-rhône et de faire un PVF au camembert. On accompagne désormais son brie aux truffes d’un puligny-montrachet. Tout comme les anniversaires et autres célébrations de l’ego : DJ tatoués et cagnottes leetchi à quatre chiffres pour les grands ; fées ou magiciens de location avec macarons Ladurée pour les petits.

Le branché a soif de vues maboules, d’endroits dingos, il veut pouvoir dire que « c’était fou ».

Pourquoi les marginaux, les serial killers et les poètes maudits auraient-ils le monopole de la folie? L’homo conectus y a droit aussi.
Être dans le vent : un truc de ouf, voilà tout.

Suzanne Ably

 

Fobo

13 avr

photo

            Nouveau fléau générationnel, loin devant les MST ou la courbe du chômage : le Fobo, de l’anglais « Fear Of Beeing Offline ».
Révolus les temps lyriques où l’on cherchait un mot dans le Petit Robert en regardant l’heure  à son poignet. Aujourd’hui le monde se divise en deux catégories : ceux qui captent et les autres, les parias, pas fichus de googeliser en temps réel, faute de pouvoir se payer la 4G.

            Cousin germain du Fomo, qui consiste, rappelons-le, à lorgner son voisin du haut de sa fenêtre virtuelle, ce syndrome 2.0 désigne en langue moderne la crainte  d’être déconnecté ( et donc celle de rater une expo hypeeeeeer importante ). 
 Checker ses mails et son feed Instagram au réveil, et même au beau milieu de la nuit, des fois qu’on aurait oublié de forwarder l’event à l’ensemble de ses friends. Liker un maximum de photos en un minimum de temps – y compris un portrait du chaton du voisin de la copine de son oncle. Former des phrases de 140 caractères, pas un de plus, en les ponctuant de hashtags aussi divers et variés que #instamood #lifeisbeautiful #workinprogress#jesuischarlie#nofilter : sans wifi, point de salut. Vous espériez secrètement vous sevrer en zone libre ? Foutaises ! En rase campagne comme à la ville, interdiction formelle de se déconnecter, sous peine de mort sociale immédiate. Une voie de recours : les « digital detox », autrement dit les vacances déconnectées, qui proposent, moyennant un gros chèque, de se voir confisquer, à l’entrée du camp de désintoxication, portable, tablette, ordi et autres objets diaboliques. Au programme des activités compensatoires,  batailles de polochons, concours de rire, jeux d’action et vérité, ateliers de cuisine pieds nus, école buissonnière et même danse sous la lune. Sans oublier, bien sûr, quelques ateliers de coloriage, où s’éclatent particulièrement nos adulescents en chute libre.

Jeanne Ably

Adulenfant

2 avr

L’homo sapiens est à la peine, en l’an 2015.

Plumé par la crise, menacé par la bombe et plombé par le burn-out, il ravale ses blagues politiquement douteuses et oublie ses projets de voyages, n’étant plus sûr de rien, du copilote ni du navire de croisière.

Son refuge, il le trouvera désormais dans les écoles maternelles et autres structures pour tout-petits, partout où se pratiquent ces thérapies de décompression : la grimace, le coloriage et la gommette.

La grimace est en tout cas une arme de séduction. La preuve : après avoir peuplé les magazines de créatures patibulaires et de mines catastrophées, les agences de mannequins les garnissent à présent de clowns femelles qui louchent ou tirent la langue. Tant mieux pour Cara Delevingne qui bâtit son succès sur l’aptitude supérieure qu’elle démontre à faire l’idiote, style cour de récré. Avec elle, on s’éloigne à pas de géant de la femme qui se contentait d’être belle et de sourire.

Sulfureux, le livre pour adulte ? Plus tellement, puisqu’il s’agit maintenant de coloriages, best-sellers administrés à nos contemporains par leurs psy pour les faire se détendre et oublier à la fois Houellebecq et l’hostilité ambiante. Ça s’appelle l’Art-therapy et ça se vend à des millions d’exemplaires, par les soins d’Hachette qui en bourre les offices.

Quant aux gommettes, elles se voient attribuer désormais le savant nom d’  » émoticones  » et s’échangent entre adultes, à longueur de journée, via l’iPhone ou Instagram.

Mais quoi ! Un peu de frivolité n’a jamais fait de mal à personne, qu’on ait 8 ou 80 ans.
Et puis, quand le sol tremble sous vos pieds, et qu’on est de la race des cigales, on n’en danse que mieux.

Suzanne Ably

Instagram

21 jan

Instagramer l’instant plutôt que vivre sa vie. Hier, on croquait son burger à pleines dents, aujourd’hui on le photographie à toutes sauces et on le met en ligne illico, moyennant un maximum de hashtag. De Barack Obama à Caroline de Maigret en passant par notre Johnny national ou par la future reine d’Angleterre, tous deviennent Instagram-addict, n’hésitant pas à se mettre en scène, l’air pensif et la mèche en bataille, en quête d’un maximum de like. But de l’opération : verser du rétro dans son quotidien et de la poésie dans ses clichés, grâce aux bistouris Nashville, Earlybird ou Rise. Un clic, et clac !, le dîner de copines se transforme en événement du siècle et le village d’enfance en décor hollywoodien. Jamais le monde n’a paru aussi beau que dans l’Instagram. Plus de rides ni de ciel gris ni de blanquette ratée, mais des couchers de soleil de carte postale, des “jolies“ rencontres et des “belles“ personnes en veux-tu en voilà. Du parfait à la pelle. Les marques de mode l’ont bien compris, qui communiquent directement via l’application du bonheur pour pousser leurs produits. Sans parler de lart contemporain qui arbore des photos volées sur Instagram lors d’une exposition de l’artiste Richard Prince à NYC. Le résultat, on le devine :  mêmes plantes vertes à l’arrière plan, même peau de mouton sur chaque dos, mêmes cheveux savamment décoiffés. Tout le monde finit par se ressembler dans cet univers factice, à l’instar d’une Meg Ryan et d’une Nicole Kidman standardisées par le Botox. Pourtant, jamais l’homo ludens – prêt à tout pour capter l’attention de ses pairs – ne s’est senti aussi seul. Les  filtres et autres outils de la palette Photoshop ne lui rendent pas la vie plus rose.

Jeanne Ably

 

 

Bezbar

19 déc

Nouveau temple de la branchitude parisienne, pour ne pas dire mondiale, Barbès – à prononcer à l’envers pour être adroit – vient à point nommé former la troisième pointe du triangle (d’or) Barbès/Sopi/Goutd’or.

Métro aérien, viaduc à poutres de tour Eiffel, boulevard croisant Rochechouart, Barbès ressemble à la ville des amoureux et des fly books vendus aux touristes à la librairie du Louvre.

Jadis territoire réservé des titis parisiens, squatté ensuite par les vendeurs de Malboro plus sino-marocaines qu’américaines, il est maintenant pris d’assaut par les branchés. Ce, à grand renfort de cinéma d’art et d’essai Louxor sous façade néo-égyptienne – relancé en avril 2013 après un détour de boîte de nuit antillaise  — et de librairie Gibert Joseph qu’on aurait pas crue capable d’un tel dévergondage. Pensez donc ! Traverser la Seine !

Effet boule de neige, l’annonce est tombée telle une feuille de magnolia grandiflora sur une ruine antique : la prometteuse brasserie Barbès va remplacer le Vano brûlé. Voilà le prochain lieu où il faudra être vue, après remise en état par les soins de Pierre Moussié et Jean Vedreine connus pour leur science en matière de troquets. Ils ont Le Mansart et le Sans Souci à leur actif. Grâce à eux, le croque-monsieur gagne et le pickpocket recule.

Fort de l’engouement général, Tati, roi de ce royaume, enseigne maîtresse depuis 1948 et dont le sac est mythique, lance un sweat-shirt sérigraphié « Barbès ». Affolement de la planète mode qui le qualifie de « sweat le plus trendy de la rentrée » par la plume d’une journaliste de l’Express Style. La gloire !

Le style Barbès avait déjà inspiré la mode, repris par des créateurs comme Xuly Bët, star des nineties, et plus récemment par Marc Jacobs pour Vuitton ou par Phoebe Philo pour Céline.
Les décrets pleuvent, le verdict tombe : c’est l’imprimé qu’il faut porter. Sinon, rester nue.

Guérisol. Le lieu de culte. Le sanctuaire. Acheter un carré de soie 500 balles chez Hermès ? Ringard. Pour être chic, chinons un flight jacket à 5 balles chez Gueri. L’élégance française sans maquillage ni bling-bling.

Véritable laboratoire de mixité sous ses airs de Cour des miracles où se marient quotidiennement la femme araignée et le bancroche, Barbès subit à son tour la gentrification voire la brooklynisation et nous rappelle que Paris a ses quartiers populaires, oui, mais pour millionnaires surtout.

Manque plus que l’arrivée d’un Drugstore avec sa bande de minets, qui viendrait clore le chapitre avec grâce.

Suzanne Ably

 

Merci à Zoé pour ses photos extraites du blog Les Babioles de Zoé

 

Social Widgets powered by AB-WebLog.com.