Story

6 nov

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Société du paraître et dictature du like : aujourd’hui l’homo Narcissus se doit, sous peine de mort sociale, de raconter des histoires. Le phénomène a été mis en évidence par François Taillandier dans La Grande Intrigue, magistrale fresque de cinq romans où l’écrivain forge un concept pour exprimer cette réalité : le telling est la colonne vertébrale narrative de l’homme moderne, qui n’est pas sans faire écho au bien connu story telling, nom flatteur du baratinage.

Comment raconter une histoire pour mieux vendre ou se vendre au mépris du réel ? Jadis apanage des publicitaires et autres marketteux sans scrupule, ce souci se répand grâce aux réseaux sociaux qui font de chacun, à peu de frais, le « storytelleur » de sa propre existence. Le tout est de se placer au bon endroit, au bon moment, sous la bonne lumière et dans le bon costume, quitte à reprendre trente-six fois la pose. 

Rien est abandonné au hasard dans cette course à la vie de rêve. Dernière fonctionnalité en vogue : les stories d’Instagram dont la simple appellation en dit long sur ce besoin aussi nouveau que frénétique de se mettre en scène. Véritable plongée sous-marine dans le train-train de Monsieur et Madame Tout le monde, ces minifilms de dix secondes agrémentés d’émojis, de stickers, de stylos, de filtres et autres quincailleries de la palette Photoshop hissent l’adulescent décomplexé à la dignité d’une pub pour Club Med ou du dernier Ideat. 

S’exposant sans répit sept jours sur six aux quatre coins du monde en compagnie choisie, l’homo instagramus satisfait son ego surdimensionné grâce à ces joujoux qui lui permettent de s’attirer les convoitises de ses friends en se faisant passer pour ce qu’il n’est pas aux yeux de la selfie sphère. 

Vingt-quatre heures d’une vie de star, telle est l’ambition de ces Dorian Gray des temps virtuels idolâtrant leur propre image et soucieux de se convaincre que la vie est un truc de maboul. Même les célébrités s’y mettent à plein temps, qui s’affichent dans leur plus stricte intimité, cassant le boulot des paparazis et des magazines people bientôt réduits au chômage. Pour ne pas balancer, ne parlons pas de Laetitia Halliday, dont les recettes de cake au Carambar et les vacances à Saint-Barth n’ont de secrets pour personne.

Se regarder vivre sur un écran plutôt que de goûter l’instant qui passe, tel est le mot d’ordre. Au lieu de câliner sa progéniture, l’homo Narcissus la mitraille du bout de son portable. Plutôt que d’admirer le paysage, il dégaine son IPhone. Il n’est plus l’acteur, mais le spectateur frustré de sa vie, une vie réduite à l’état de reflet sur la toile. Impression de solitude. Sentiment de gâchis. Triste destinée.

Jeanne Ably

PN

27 sept

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Puff Daddy, Sarko, Vincent Cassel dans Mon Roi de Maiwenn. Ajoutez votre voisin de palier : tous des PN (pervers narcissiques, en jargon psy). À la fois arrivistes, manipulateurs, menteurs, jaloux, égocentriques, mégalos mais aussi charismatiques, intelligents, enjôleurs, drôles et sociables. Avec eux on s’amuse. Ces prédateurs sans foi ni loi sont partout. Pas un magazine branché ou un site d’information qui ne tire la sonnette d’alarme pour mettre en garde contre ces dangers publics, proposant des tests savants pour mieux les démasquer. Modus operandi du PN : rendre accro sa proie en illuminant son quotidien par un feu d’artifice permanent. Témoins vos sœurs, copines et collègues de bureau qui toutes, sans exception, se plaignent d’être tombées dans le piège. Même vous, en y réfléchissant, vous vous demandez si votre mec, hein ? sous ses airs de gendre idéal, avec ses façons de séduire votre entourage et de vous couvrir de cadeaux à la moindre occasion…

Bien plus machiavélique et carnassier que le énième « salaud » rencontré sur Tinder, lequel bornera ses méfaits à ne plus donner signe de vie après consommation, le PN, tartuffe des temps modernes, vous humilie, vous vampirise, vous lessive, vous essore au jour le jour, jusqu’à vous conduire au burn-out. Objectif : vous détruire socialement en faisant le vide autour de vous. C’est sa manière à lui d’exister et de faire prospérer l’estime qu’il a de soi .

Mal du siècle ? Effet de mode ? Les experts et diseurs de vérités officielles expliquent la prolifération de cette espèce hautement toxique par un rapport à autrui de plus en plus utilitaire. Ils y ajoutent une culture de l’hyperconsommation qui pousse l’enfant-roi devenu adulte – et élevé par une mamounette – à séduire tout ce qui bouge afin d’apaiser un besoin frénétique de reconnaissance. Le père de ce maniaque, il faut le dire, est bien trop occupé à se snapchatter  et à jouer les super-héros ou les travestis dans des soirées déguisées pour se soucier de sa progéniture…

Reste que le fantasme de la nana moderne c’est le bad boy tendance caniche. Un mec tatoué, un repris de justice, un vrai méchant, si on est sûre qu’il poussera la poussette et qu’il changera les couches. Mais l’heure tourne. Joey Starr vous a posé un lapin ? Du balai, sale pervers narcissique !

Jeanne Ably

Hand spinner

7 juin

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On peut y voir la Trinité, le Père, le Fils et le Saint-Esprit, la galaxie, Sisyphe et son éternel recommencement sans aboutissement à prévoir.

Les Pipelettes y voient d’abord que la toupie, reine des récrés et principale occupante de la poche des enfants, a cru bon, en changeant de forme et de matière (beau plastique made in China programmé pour casser), de s’affubler d’un nom venant sans doute plus de chez Mickey (Rourke) et Donald (Trump) que des tragédies de Shakespeare.

Qu’importe, le monde tourne et le hand spinner continuera de le faire – sur lui-même et autour du soleil.

Suzanne Ably

 

Boubour

24 mai

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Retour aux sources et mort du politiquement correct ! Désormais on ne se gênera plus pour aimer les grosses bagnoles et l’andouillette sauce moutarde. Fatigué de ravaler ses grivoiseries face aux auditoires Nuit Debout et Mariage pour tous, le boubour (contraction de bobo et de bourrin ) se révèle intolérant à la pensée unique, tout comme le bobo au gluten.

Finies les retraites de méditation au thé vert, abandonnées les missions humanitaires dans les jungles du Nord-Pas-de-Calais. Tandis que d’autres prônent la mixité tout en inscrivant leurs chers petits dans des cours privés hors de prix, le boubour se la coule ostensiblement douce. Il passe ses vacances sur un yacht, porte des costards à dix mille euros pièce et se chausse chez John Lobb. Pur produit d’une droite décomplexée, symbole de la fachisation galopante qui a sacré Donald Trump, type accompli du miracle américain, et qui a failli nous valoir François Fillon, adepte des courses automobiles, l’hédoniste dernier cri ne craint d’afficher ni sa couleur politique, ni surtout ses instincts de dragueur, aussi honnis soient-ils.

Balayés les idéaux socialistes de respect et de justice sociale, incarnés par des modèles aux mœurs aussi pures que DSK et le président à scooter. L’heure est au machisme insolent, autant dire à la frime. Ce qu’il faut c’est laisser libre cours à ses instincts, swiper sans scrupules, se la coller à grand renfort de Ruinart millésimé, exhiber ses pectoraux en acier et ses mollets de centurion. Les années 70 furent une ère de “libération” où la femme s’en remettait à Moulinex plutôt que de s’instagramer dans une Womens March, et vivait dans l’obsession quotidienne d’amortir sa pilule. Nostalgique de ce temps, et amateur de sensations fortes, notre « connard d’hétérosexuel » (pour parler comme Beigbeider, chantre de la boubouritude) remate en boucle les films de super-héros et raffole du métal, ainsi qu’en témoigne la tragédie du Bataclan, où  s’était donné rendez-vous le tout-Paris bobo pour applaudir Eagles of Death Metal, groupe dont  le leader s’est toujours proclamé haut et fort pro-gun et anti-avortement.

Jeanne Ably

 

Breadcrumbing

16 mai

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Breadcrumbing : littéralement «jeté de miettes de pain», ou comment faire mariner sa victime en lui donnant des nouvelles au compte-gouttes. Qui plus est, du bout des doigts. 

Méthode de séduction masculine vieille comme le monde mais qui connaît un regain à l’ère du téléphone mobile. Un like tous les quinze jours pour entretenir la flamme, un SMS  à 4 heures du matin pour faire renaître l’espoir. Pourtant hyperactif sur Messenger et Whatsapp, Don Juan se garde d’en donner plus. 

Hyperconsommation de l’amour rendue possible par les applications de rencontres qui champignonnent aussi profusément que les bars branchés. Tinder, Happn, Once :  au supermarché de la chair fraîche, le mec change de petites copines comme de marques de  yaourt, balançant dans son Caddie toutes ses envies du jour. Mieux encore, il géolocalise ses proies pour être sûr d’avoir quelque chose à se mettre sous la dent, vite fait bien fait. 

Jouir sans entraves, surtout jouir sans avoir à rendre de comptes ni se donner trop de peine :  has been l’alexandrin, le sonnet, la sérénade. Il suffit désormais de swiper (glissement du doigt vers la droite ou la gauche) pour  sélectionner la promo du jour et profiter des « date courte ». Quitte à rejeter le produit avarié.

Les yeux rivés sur son Smartphone, la jeune fille n’espère plus qu’on lui compte fleurette ni qu’on lui lance des œillades. Au lieu de se laisser draguer dans le métro ou à une terrasse, elle reste à se faire «liker» devant son écran, en quête d’un maximum de « match ».  

Réchauffés, l’amour et le hasard. 

Résidus de micro-ondes. 

Il faut désormais du prêt à consommer, ici et tout de suite.

Jeanne Ably

Shelfie

23 fév

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            Ringard le selfie, place au shelfie ! 

            Sous le règne absolu du moi-mêmisme, les « likes » deviennent la raison de vivre de l’homo instagramus  : son seul moyen d’exister nonobstant un charisme parfois équivalant à celui d’une huître. 

            Tout est prétexte à instagramer pourvu qu’on y gagne un maximum de followers : son assiette, ses doigts de pied, sa plante verte assortie au canapé. Et maintenant sa bibliothèque, preuve qu’on est cultivé, comme si ça ne se savait pas, depuis le temps.  

            Contraction de shelf (bibliothèque) et de selfie, le shelfie désigne l’acte hautement performatif consistant à mitrailler sa bibliothèque en exhibant du même coup son intérieur design. Pratique si bénéfique que certaines instagrameuses ont dédié leur compte à leur sacro-sainte bibliothèque. Proclamées shelfie queens par les internautes, ces pro du rangement passent des journées entières à agencer leurs rayonnages et à trier leurs livres par taille et par couleur, ou encore façon « rainbow ». Pour n’en citer qu’une, la Britannique Alice Sweet qui comptabilise jusqu’à 12 809 likes pour un seul cliché sur son compte sweetbookobsession.

             Drôle de monde que le nôtre où la gloire se mesure au nombre de « J’aime ». Les attributs qu’on s’évertuait à posséder jadis semblent devenus obsolètes.  La beauté ? Accessoire. Le mérite ? Facultatif. L’esprit, le talent ? Encombrants. La sainteté ? Inconnue au bataillon. Une œuvre ? Inutile. Le mystère ? Le moins possible. Aujourd’hui, une BB ou un Gainsbourg ne feraient pas carrière sans iphone 6.

Jeanne Ably

Les Mamounettes de l’Internet

3 fév

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À l’heure où le hashtag instakids imbibe la toile aussi profondément qu’un crachin l’herbe normande, il est temps de traiter d’un sujet grave.

J’ai nommé Les Mamounettes de l’Internet.
 
Le terme paraît sortir d’un « Télé-boutique-Achats » des Inconnus : résurgence bienvenue en 2017, à l’heure où la rigolade se perd. Car on ne rigole plus assez. Castigat ridendo moresc’est le rire qui châtie les mœurs : on le sait pourtant depuis le Tartuffe de Molière. 
 
Mais ne riez pas en entendant ces mignonnes syllabes qui semblent avoir été prononcées par une Lily-Rosette à l’adresse de sa petite-maman-chérie. L’appellation Mamounette de l’internet ne doit rien au second degré, elle provient des statistiques et des agents de marketing qui ciblent cette catégorie socio-2.0 hyperactive sur le Web dès qu’ils s’agit de parler de sa progéniture.
 
L’héritière de la Super Women des années 80, dotée maintenant d’enfants, reste imbattable sur tous les tableaux et assure à tous les niveaux.
Ultraréactive quand il s’agit de ses mioches, la Mamounette de l’internet ne lésine pas sur le temps passé à suivre les émissions consacrées au premier âge. Elle les note à coup d’étoiles, avant d’éditer son commentaire sur un blog traitant du même sujet (à moins qu’elle n’en soient elle-même l’administratrice). 
 
Son champ lexical, pour célébrer le dernier bon mot de son Blondinet, est aussi riche que pour traiter de « l’excès de sensibilité » sonore due au Second — entendez qu’il fait un caprice. Lequel caprice sera résolu par un « temps calme avec doudou », ou plus précisément avec l’un des sextuplés du doudou, car la Mamounette abrite dans sa grande famille des clones de la peluche sacrée. Il faut tout envisager, même le pire, et mieux vaut avoir des munitions en cas de malheur. Il faut dire que Doudou fait partie de la famille. Il est arrivé en même temps que Bébé, parfois bien avant Nounou.
 
Baignée de bons sentiments, la Mamounette vit dans un monde où le Bien a triomphé. Le tri sélectif et le zéro déchet seront intégrés par ses enfants avant même qu’ils sachent prononcer un mot ni parler de tolérance et de droit à la différence.
 
Son monde meublé de peaux de mouton sur fauteuil en rotin, et coloré par Farrow and Ball, s’honore d’activités culturelles et sent bon le petit plat bio.
Ses interventions sur la toile nous renvoient à notre triste sort de mère indigne, nous qui ne revenons pas d’une bibliothèque pour cuire des cookies sans gluten, sans lactose, sans sucre et sans chocolat.
 
La Mamounette de l’internet rime avec parfaite. Expo du moment pour tout-petits, menu de la cantine, anniversaire XXL, autant de sujets qu’elle maîtrise avec la virtuosité d’un Django à la guitare. Le seul moment où elle n’a pas les yeux rivés sur ses Blonds ? C’est quand elle publie. Le blog, l’insta, le chargement d’un album photo facebook sur iphone qui retracent les avancées de Bébé, puis re-l’insta, et re-le blog etc., etc., — il faut saisir l’actualité « en temps réel », ce qu’on appelait jadis « sur le vif ». Ses échanges avec la blogosphère, aussi. Une bonne recette gluten free contre un docu sur l’écologie des tout-petits. Il n’y a pas assez de 24 heures dans la journée.
 
Suzanne Ably

Morningophile

4 fév

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@Lancelot Lippi

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@Lancelot Lippi

 

               Se lever à l’aube, avaler une dizaine de kilomètres en petite foulée entre deux selfies face au soleil levant (qu’on s’empressera d’instagramer sous les hashtags #5am, #earlyriser ou #earlybird), puis se récompenser d’un Granola maison au lait de brebis. Et au boulot ! Has been les grasses mat’ et les croissants au beurre. Fini les PVF et les soirées sur rooftop sous un ciel étoilé de maboul. Au diable les séries télé, les dernières séances et les gueules de bois à la Kro : les morningophiles colonisent nos petits matins, chantés en son temps par Dutronc père.

              Débarquée des États-Unis, la tendance prend ses racines dans un ouvrage intitulé The Miracle Morning, best-seller outre-atlantique. Elle fait rage là-bas chez les people, les politichiens, les start-upers et autres maniaques du développement personnel. Pour n’en citer qu’un ou plutôt une : Ana Wintour, papesse de la mode et symbole s’il en fut de réussite, laquelle se vante d’être derrière son Mac à 5 h du mat’ pendant que les paresseux roupillent. 

             Même constat chez nous où les adeptes de l’épanouissement et de la productivité à tout crin sont de plus en plus nombreux à se retrouver dès potron-minet pour un cours de yoga ou une séance de méditation. Résultat : des applis smartphone voient le jour pour empêcher ces prosélytes, aussi à l’aise côté portefeuille que dans leur running rose fluo, de remonter leurs réveils. Sans parler des before work, concept de boîte de jour permettant de se déhancher un café à la main, au saut du lit. Ces lieux de perdition fleurissent çà et là et achèvent de «sociabiliser» nos derniers instants de répit. Le bonheur, c’était pour hier. L’enfer est pour demain.

Merci à Lancelot Lippi

Jeanne Ably

 

La vie en co

19 jan

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                       Venant du latin cum (« avec »), le préfixe co connaît son heure de gloire sous l’impulsion des sites de partage et autres initiatives collaboratives.  À l’heure où boire un verre en terrasse est une menace à peine moins grave que le gâteau fait maison (désormais banni des fêtes de classe dans les écoles publiques) ou que le plat 100% gluten servi aux tables amies, une priorité absolue : recréer du lien social, moyennant des plateformes qui mettent l’accent sur la notion de confiance.

                      C’est ainsi que l’adulescent optera pour le coliving, variante de cohabitation droit débarquée des Etats-Unis et consistant à vivre en communauté sans trop avoir à subir les odeurs intempestives émanant de son colocataire. Avec, en prime, un ingénieur social, sorte de chef de dortoir chargé d’organiser des activités de groupe et d’assurer cohésion et harmonie entre des résidents résolument nostalgiques de leurs chambrées de pensionnat.  Mieux que l’autostop, en tout cas plus prudent, le covoiturage donne l’occasion double, comme chacun sait, de réduire ses frais de bougisme et de partager des moments de griserie avec de belles personnes, toutes générations confondues. Dans le monde magique de la sharing economy, plus question de déprimer seul chez soi entre ses quatre murs. Les coffices ( contraction de coffee et d’office ) accueillent, à côté des espaces de coworking qui fleurissent dans les zones urbaines, les freelances, solopreneurs, slashers et autres travailleurs nomades sans bureau fixe.  Moyen efficace d’éviter, non pas le burn-out, en vogue dans nos sociétés d’hypocondriaques, mais le bore-out, épuisement professionnel dû à l’ennui. Car la cocotte en papier et les post-it ne suffisent plus. L’heure est grave. Le bureaucrate est en danger.

Jeanne Ably

Goûter d’anniversaire

7 jan

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                     Apothéose du tout-puissant enfant-roi, chéri de nos sociétés consuméristes : le goûter d’anniversaire. Jadis rendez-vous du premier âge rythmé par quelques parties de chat perché entre deux absorptions de gâteaux Savane, cet événement annuel, motif de péché d’orgueil depuis l’aube de la chrétientéprend une importance gargantuesque à l’ère de l’homo festivus, lequel ne rate aucune occasion d’exhiber sa qualité de vie et son art de recevoir. 

                     Chasse au trésor sur un yacht, vol en hélicoptère, dompteur de lions, fée à domicile, salon transformé en navire de pirates. Les parents retombés en adulescence sur l’injonction des réseaux sociaux déploient l’arsenal coûteux qui leur permettra de célébrer le sacre annuel de leur progéniture. À défaut d’échanges à la sortie de l’école, les mères, définitivement réduites à l’état de « mamans », voire de mamounette écument les blogs en quête du gâteau idéal – celui, en forme de reine des neiges, qui suscitera un max de whaou !.  Les « papas », en proie au même processus d’infantilisation générale, tassent tant bien que mal leur bedaine dans les panoplies de superhéros plébiscitées par les 2-4 ans. Quelques privilégiés au budget extensible n’hésitent pas à faire appel à des agences spécialisées, de plus en plus nombreuses à proposer leurs services en matière de fête réussie. Plus culturel, des musées privatisent quant à eux leurs espaces, à l’image du  Musée des Arts décoratifs qui propose des ateliers d’expression plastique pour permettre aux enfants de s’approprier les matériaux et la démarche des artistes. La belle affaire.

Jeanne Ably

Paris Incendié

23 nov

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… J’accuse la Misère, et je traîne à la barre
Cet aveugle, ce sourd, ce bandit, ce barbare,
Le Passé ; je dénonce, ô royauté, chaos,
Tes vieilles lois d’où sont sortis les vieux fléaux !
Elles pèsent sur nous, dans le siècle où nous sommes,
Du poids de l’ignorance effrayante des hommes ;
Elles nous changent tous en frères ennemis ;
Elles seules ont fait le mal ; elles ont mis
La torche inepte aux mains des souffrants implacables.
Elles forgent les noeuds d’airain, les affreux câbles,
Les dogmes, les erreurs, dont on veut tout lier,
Rapetissent l’école et ferment l’atelier ;
Leur palais a ce gui misérable, l’échoppe ;
Elles font le jour louche et le regard myope ;
Courbent les volontés sous le joug étouffant ;
Vendent à la chaumière un peu d’air, à l’enfant
L’alphabet du mensonge, à tous la clarté fausse ;
Creusent mal le sillon et creusent bien la fosse ;
Ne savent ce que c’est qu’enseigner, qu’apaiser ;
Ont de l’or pour payer à Judas son baiser,
N’en ont point pour payer à Colomb son voyage ;
N’ont point, depuis les temps de Cyrus, d’Astyage,
De Cécrops, de Moïse et de Deucalion,
Fait un pas hors du lâche et sanglant talion ;
Livrent le faible aux forts, refusent l’âme aux femmes,
Sont imbéciles, sont féroces, sont infâmes !
Je dénonce les faux pontifes, les faux dieux,
Ceux qui n’ont pas d’amours et ceux qui n’ont pas d’yeux !

Victor Hugo, L’Année terrible, « Paris Incendié », Extraits, 28 juin 1871

Paris, c’est pas fini

18 nov

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Une semaine d’écoulée depuis les événements qui ont ensanglanté Paris et meurtri les esprits à travers le monde. Sept jours, sept longs jours à pleurer nos morts, à attendre de leurs nouvelles, à guetter le moindre fait d’actualité. Sept jours à mesurer la chance qu’on a d’être resté à la maison, ce soir là. Ce maudit et versatile hasard, qui a tourné au cauchemar pour les autres. 
Ces amis, amis d’amis, amis d’amis d’amis, tous dans la fleur de leur âge, qui se trouvaient au pire endroit au sale moment. Une place de concert offerte par un pote, un verre improvisé, une soirée d’anniversaire entre copines, et au revoir. 
Au revoir les enfants. 
Alors oui, ce n’était ni toi, ni moi, même si eux, c’est nous. Une jeunesse qui aime boire, fumer des clopes, danser, mettre des jupes courtes, draguer sans tabous. Paris touché en plein cœur. Il n’empêche. Il continuera à vivre, au rythme des soirées en terrasse et des concerts de rock, et à aimer librement, que ça leur plaise ou non. 
Le bonheur en a vu d’autres.

 

Un road movie sans voiture

23 sept

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Vous pouvez tendre l’oreille. Aucun bruit de moteur dans ce film ou alors discret, lointain, négligeable. Le pot d’échappement n’a pas sa place dans ce rêve éveillé. Il romprait le charme de cet Easy rider solitaire et pédestre.

Antoine, 20 ans, déambule au hasard et le fait à pied, à vélo, à la rigueur à cheval, surtout pas en voiture. Il veut voir la mer. Envie soudaine de troquer la ville et le quotidien contre un horizon. Pas simple, quand il est tard, et qu’au guichet de Saint-Lazare le préposé veut à tout prix que vous lui précisiez pour où et quand, votre billet – en tout cas, pour combien ?

Une envie de voir la mer ne se chiffre pas en euros, ne se réduit pas à un numéro de département. Une envie de voir la mer traduit un but qui n’a ni destination ni prix et qui se moque des horaires de la SNCF, aussi déplacés dans vos aspirations vagues que les bruits de moteur. N’empêche que le train pour la Normandie ne partira que demain matin et qu’il va falloir attendre.

S’ensuit l’errance d’Antoine, oiseau de nuit blanche sur l’asphalte noir. Il traîne de zinc en zinc, drague une fille très jolie, se repose chez une autre qui l’est moins, éconduit un empressé, s’improvise médecin face à un Jacques Weber qui donne toute sa prestance à l’hypocondrie, s’invite à un anniversaire, se prétend astronaute, parle de Proust, dit des vers et fait des choses qui ne se font pas, sans intention de nuire, simplement mû par l’automatisme de la fatigue et par l’approche de l’aube.

Tommy Weber nous plonge dans les songeries d’une nuit parisienne dont le rythme de totale soumission au hasard nous rappelle le Somewhere et le Lost in translation de Sofia Coppola, ces deux évocations du vide des heures aux faux airs de Nouvelle Vague et de Mépris de Godard.

Le noir et blanc confère à cette fresque nocturne l’esthétique de ces moments où rôdent des riens, où la nuit se mêle à l’ennui, nous laissant dans l’état de douce mélancolie que procurent les chansons de Léonard Cohen et les fados d’Amalia Rodriguès.

Avec Quand je ne dors pas, Tommy Weber nous dit de ne pas nous coucher tôt, et nous suivrons son conseil. La seule façon de bien dormir est de dormir debout.

Suzanne Ably

 

Quand je ne dors pas, de Tommy Weber, avec Aurélien Gabrielli, Elise Lhomeau, Hortense Gélinet, Stanley Weber, Mohamed Kerriche, Antoine Reinartz, Romuald Szklartchik, durée 1h22, Sortie le 30 septembre.

 

Maboul

19 août

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Photo : Aurélie Giraud

                                                                                                

De mini à maboul il n’y a qu’un pas, immense, celui qu’a fait le branché pour qualifier ce qui l’entoure.

Ce qu’il vit a pris de l’ampleur. C’était riquiqui, c’est devenu diluvien. C’était maigrelet, c’est devenu baraqué. Il prenait jadis des p’tits cafés dans le p’tit bar d’en face. Il boit désormais un Spritz sur un rooftop devant un coucher de soleil de maboul.

Venant de l’arabe et signifiant « fou », le terme est mis par lui à toutes les sauces et accolé à tous les mots. C’est la preuve que le relief est au rendez-vous de son parcours, que sa vie est plus fun que la nôtre.

Le branché ne souffre plus la mollesse ni la demi-mesure. Il n’est plus du genre à y aller de main morte. Il emprunte son vocabulaire à la Genèse (chapitre 7 verset V) où est décrit le déluge et le déchaînement des éléments que Dieu provoque pour remettre les hommes à leur place.

Faut dire que le branché a pris la folie des grandeurs. Plus question de se boire un côtes-du-rhône et de faire un PVF au camembert. On accompagne désormais son brie aux truffes d’un puligny-montrachet. Tout comme les anniversaires et autres célébrations de l’ego : DJ tatoués et cagnottes leetchi à quatre chiffres pour les grands ; fées ou magiciens de location avec macarons Ladurée pour les petits.

Le branché a soif de vues maboules, d’endroits dingos, il veut pouvoir dire que « c’était fou ».

Pourquoi les marginaux, les serial killers et les poètes maudits auraient-ils le monopole de la folie? L’homo conectus y a droit aussi.
Être dans le vent : un truc de ouf, voilà tout.

Suzanne Ably

 

Fobo

13 avr

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            Nouveau fléau générationnel, loin devant les MST ou la courbe du chômage : le Fobo, de l’anglais « Fear Of Beeing Offline ».
Révolus les temps lyriques où l’on cherchait un mot dans le Petit Robert en regardant l’heure  à son poignet. Aujourd’hui le monde se divise en deux catégories : ceux qui captent et les autres, les parias, pas fichus de googeliser en temps réel, faute de pouvoir se payer la 4G.

            Cousin germain du Fomo, qui consiste, rappelons-le, à lorgner son voisin du haut de sa fenêtre virtuelle, ce syndrome 2.0 désigne en langue moderne la crainte  d’être déconnecté ( et donc celle de rater une expo hypeeeeeer importante ). 
 Checker ses mails et son feed Instagram au réveil, et même au beau milieu de la nuit, des fois qu’on aurait oublié de forwarder l’event à l’ensemble de ses friends. Liker un maximum de photos en un minimum de temps – y compris un portrait du chaton du voisin de la copine de son oncle. Former des phrases de 140 caractères, pas un de plus, en les ponctuant de hashtags aussi divers et variés que #instamood #lifeisbeautiful #workinprogress#jesuischarlie#nofilter : sans wifi, point de salut. Vous espériez secrètement vous sevrer en zone libre ? Foutaises ! En rase campagne comme à la ville, interdiction formelle de se déconnecter, sous peine de mort sociale immédiate. Une voie de recours : les « digital detox », autrement dit les vacances déconnectées, qui proposent, moyennant un gros chèque, de se voir confisquer, à l’entrée du camp de désintoxication, portable, tablette, ordi et autres objets diaboliques. Au programme des activités compensatoires,  batailles de polochons, concours de rire, jeux d’action et vérité, ateliers de cuisine pieds nus, école buissonnière et même danse sous la lune. Sans oublier, bien sûr, quelques ateliers de coloriage, où s’éclatent particulièrement nos adulescents en chute libre.

Jeanne Ably

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